Et si on regardait un peu du côté du Japon pour réformer l’école française ?

salleclasse(Ceci est un article que j’ai écrit pour Agoravox. Je le reproduis tel quel.)

Bon, j’entends tout de suite les cris d’orfraies du genre « QUOUAAA ?! Le Japon ?! Alors qu’au moins 1 jeune Japonais sur 10, que dis-je, 1 jeune Japonais sur 2 se suicide à cause de la terrible pression que les écoliers Japonais subissent au quotidien ?! » alors on va remettre les choses dans leur contexte.

 

Oui, beaucoup de jeunes Japonais subissent la pression des études, en particulier ceux qui vivent dans les métropoles (Tokyo, Osaka) et qui fréquentent les écoles d’élites. Mais il ne s’agit pas d’une majorité d’élèves. Tous les élèves Français ne fréquentent pas le lycée Henri IV, n’est-ce pas ? (Tous ces reportages dramatiques que vous voyez à la télévision ne sont là que pour renforcer l’image négative que vous avez déjà du Japon, pas pour la nuancer. Ils ne sont pas à jeter à la poubelle puisqu’ils représentent une facette de la réalité, mais ils sont toujours très orientés.)

 

Oui, les jeunes Japonais se suicident plus que les jeunes Français, mais il y a là en jeu un aspect culturel qui n’existe pas en France : la pratique du suicide (« seppuku ») comme moyen acceptable de prendre ses responsabilités et de demander pardon pour sa faute. (Vous trouvez ça stupide ? C’est parce que vous êtes Français et que vous pensez que votre culture est supérieure à la leur. Mais ne vous inquiétez pas : c’est dans la culture française de penser de cette manière.)

 

Bien, maintenant considérons un peu les situations actuelles de la France et du Japon, et en particulier de l’école française et de l’école japonaise. Pas besoin de s’étendre sur « l’échec » de l’école française, comme on aime tant l’appeler, si ce n’est pour dire que nombre de jeunes qui sortent de l’école française sont totalement inéduqués, incultes, voire incapables de s’intégrer à la société française. Au contraire, les Japonais qui sortent du système éducatif de leur pays ne rencontrent pour la majorité aucun problème pour s’intégrer à la société japonaise, respecter les lois de leur pays et tout simplement vivre leur vie en paix. En tant que Français, on aime bien les voir comme de bonnes petites fourmis bien travailleuses, de bien gentils moutons à qui on n’aimerait surtout pas ressembler, mais le fait est qu’il est bien agréable de vivre au quotidien dans une société avec peu de délinquance, crimes, violences faites aux personnes, incivilités et j’en passe. Ceux qui vivent ou ont vécu au Japon comprendront de quoi je parle. Il y a un « avant » et un « après » son voyage au Japon. Et lorsqu’on rentre en France, on s’est tellement habitué au Japon qu’on se prend dans la figure un violent choc culturel inversé qui donne souvent envie de repartir fissa au Japon…

 

Il y a plusieurs choses à prendre en considération avant de vouloir importer les façons d’éduquer « à la Japonaise », en particulier le fait suivant : le Japon est un pays différent de la France. Il a sa propre culture, une structure de société qui lui est particulière, des valeurs différentes, entre autres, et il n’y aurait aucun sens à calquer les caractéristiques de l’école japonaise sur l’école française, aucun sens à les importer telles quelles, sans réfléchir. Ce qu’il est important de faire, c’est de s’informer sur ce qui est fait dans de nombreux pays, apprendre, comprendre, analyser, cela afin de voir ce qui pourrait être utile à la réforme de l’école de son propre pays et surtout adaptable à l’école française, ce qui est bien plus difficile qu’on pourrait le penser.

 

L’école Japonaise forme des Japonais à s’intégrer à la société japonaise. Il faut que l’école Française forme des Français à s’intégrer à la société française.

 

Bien, maintenant que c’est dit, passons à la suite.

 

Donc, l’école japonaise arrive à faire rentrer dans la société des personnes qui ont les capacités de s’adapter à la société dans laquelle elles vivent et travaillent. Leurs jeunes lycéens sont des êtres bien dociles qui préfèrent le suicide à la rébellion et la délinquance japonaise est bien en dessous de celle en France. Pas de voitures qui brulent, très peu de gangs, et uniquement dans les grandes villes. Mais ça n’a pas été toujours le cas. A la fin des années 80 et pendant les années 90, l’école japonaise était considérée en échec de par le nombre important de violences recensées engendrées par des jeunes faisant partie de gangs. Nombre de lycées étaient complètement dépassés par la violence de ces jeunes qui détruisaient tout et frappaient leurs enseignants. « L’éducation des enfants est assurée par leurs parents. » Certes. Mais ce que les parents Japonais auraient dû faire, eh bien ils ne le faisaient apparemment pas. Donc le gouvernement Japonais a pondu plusieurs réformes pour son école, et notamment celle que l’on appelle « Ikiru Chikara ». Eduquer la tête, le corps et le cœur des élèves. Autrement dit, l’école a pris en charge l’éducation intellectuelle, physique et morale des élèves, de façon à prendre la relève des parents défaillants complètement dépassés par leur progéniture. Pour en apprendre plus sur ce concept de « Ikiru Chikara », vous pouvez vous référez à un de mes articles précédents sur le sujet.

 

Les enseignants se sont vus donc obligés de remplir des rôles qui ne leur étaient pas attribués auparavant, à savoir ceux d’éducateurs, d’assistants scolaires, de psychologues etc. En échange, ils ont reçu une nette augmentation de salaire, mais qui ne compense pas à mon avis la somme de travail demandée.

 

Bien, c’est bien joli tout ça, mais concrètement que font les enseignants Japonais au quotidien que les enseignants Français ne font pas ? Eh bien, presque tout. Au niveau éducatif de base, ça va de « Dis bonjour » à « Mets ta chemise dans ton pantalon sinon ça fait négligé ». Là encore, vous pouvez aller lire un de mes précédents articles sur les rôles des enseignants Japonais.

 

Deux des principales caractéristiques propres à l’école japonaise qu’on ne retrouve pas à l’école française et qui font pourtant toute la différence sont les suivantes :

 

Premièrement, la création d’un lien très fort entre les enseignants et leurs élèves. En France, on fait tout pour ne pas créer ce lien et on préfère garder une distance entre les enseignants et leurs élèves. On pense que ce n’est pas acceptable de garder ce lien au-delà de la petite enfance. L’école maternelle doit permettre à l’enfant de devenir autonome affectivement, ce qui n’est pas le cas avec l’école japonaise qui cultive ce lien affectif entre l’élève et son enseignant pendant de nombreuses années. En France, l’élève considère l’enseignant comme son ennemi, au mieux comme un gardien de prison. Beaucoup d’élèves même au niveau lycée sont immatures, c’est une caractéristique des élèves actuels, même au Japon. Le Japon fait le choix de ne pas nier cette immaturité et ce besoin des élèves de se rapprocher affectivement des adultes qui s’occupent de lui. On considère au Japon que l’élève se détachera de lui-même au fur et à mesure de sa maturation et qu’au contraire, lui refuser ce lien revient à générer chez lui de l’angoisse, de l’incertitude et de l’instabilité, ce qui entraine des comportements inadéquats.

 

Deuxièmement, une éducation à renforcement positif. Les comportements inadéquats (impolitesse par exemple) sont ignorés tandis que les comportements positifs sont littéralement encensés par les enseignants. En France, on considère qu’un élève de lycée doit savoir où sont les limites et que s’il les franchit, il doit en assumer les conséquences. On ne félicite pas un comportement qu’on considère comme « normal », mais tout comportement considéré comme « inadéquat » (un oubli de matériel, un devoir non fait, une parole de travers) est immédiatement sanctionné. Un écart et c’est la schlague. Des heures de colle. Le concept des heures de colle (donc le mot lui-même) n’existe pas en japonais car c’est considéré comme totalement improductif et contre-éducatif de sanctionner les élèves sans les éduquer. L’élève ne doit pas agir en craignant la sanction, il doit intégrer les règles. Et pour cela, il est considéré plus efficace de renforcer les comportements positifs et d’ignorer les comportements négatifs.

 

Bien entendu, lorsque les comportements sont nuisibles au point de ne pas respecter la loi (fumer, voler, frapper etc.), les élèves sont pris en charge par les enseignants en tête à tête de façon plus sérieuse. Ceux-ci prennent alors le temps d’analyser avec l’élève ses actes. Pourquoi a-t-il fait ça ? Quel était son état émotionnel à ce moment ? Est-ce qu’il y a des évènements dans sa vie qui l’ont poussé à agir de la sorte ? S’il y a une victime, peut-il s’imaginer les sentiments de la victime ? A-t-il conscience de la gravité de ses actes ? L’enseignant ne lui fait pas la morale, mais lui expose les faits, lui posant des questions indirectes qui doivent mener l’élève à une prise de conscience progressive de ses actes et surtout de l’inadéquation de son comportement. L’élève est ensuite invité à réfléchir à un moyen de réparer ses erreurs (rendre l’argent s’il a fait du racket par exemple) et à intégrer de nouveau les règles afin de ne pas refaire la même chose. Ces discussions qui durent fréquemment plusieurs heures se font souvent en plusieurs temps, sur plusieurs jours, cela afin de laisser le temps à l’élève d’intégrer le processus d’éducation en cours. L’enseignant se réunit ensuite avec toute l’équipe éducative pour faire le point, prendre des conseils, envisager des sanctions si besoin est.

 

Il existe bien sûr d’autres points différents concernant l’éducation à l’école japonaise, mais je pense que vous présenter ces deux points pour une première approche est suffisant pour que vous puissiez vous faire une idée de la façon de percevoir l’éducation au Japon ainsi que le rôle de son école. L’école japonaise n’est pas la panacée, et cela pour nombre de raisons, mais ils ont réussi à redresser une situation assez critique et je pense que c’est important de prendre connaissance des moyens qu’ils ont décidé d’utiliser pour parvenir à leurs fins.

4 comments

  1. Bonjour, Niveau éducation il y a les celle des pays nordique qui peuvent aussi nous servir d’axe d’amélioration. La France niveau éducation a beaucoup de chemin à parcourir pour s’améliorer ! On est encore trop dans la compétition et pas assez dans la coopération.

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