Le châtiment corporel à l’école au Japon

corporal-punishmentA l’heure où la France se pose la question de la fessée parentale, le Japon se retrouve face à un phénomène qui met à mal son éducation, en particulier son école : il existe encore des enseignants qui utilisent la violence pour « éduquer » leurs élèves.

 

La semaine dernière, les Japonais ont pu apprendre par le journal télévisé qu’un enseignant d’Osaka n’a rien trouvé de mieux que de se servir d’un élève pour cible de lancer de disque lors de l’entrainement du club d’athlétisme. Sachant qu’une personne recevant un disque lance à pleine puissance peut perdre la vie… Qu’avait donc fait cet élève de si terrible pour que son crime puisse « justifier » un tel châtiment ? Eh bien il avait été nombre de fois en retard à l’entrainement d’athlétisme. Oui, juste pour cela.

 

Cette violence et ce harcèlement de la part des enseignants japonais peut parfois atteindre une telle ampleur que certains élèves ne trouvent pas d’autre moyen pour y échapper que de se suicider. C’est le cas d’un capitaine du club de basketball, violemment frappé au visage plus d’une trentaine de fois par l’enseignant en charge du club, qui s’est suicidé le jour suivant. Il ne pouvait plus supporter la violence quotidienne à laquelle il était soumis de la part de cet enseignant.

 

Et ces enseignants qui emploient la violence pour discipliner leurs élèves sont bien plus nombreux qu’on ne le pense. Ainsi, une enquête sur le sujet dans les écoles publiques d’Osaka a révélé que 72 professeurs ont déclaré (d’eux-mêmes, oui) employer la violence pour discipliner leurs élèves. 72 enseignants de 33 écoles pour un total de 185 écoles interrogées. On imagine sans peine que le chiffre doit bien plus important si on prend en compte le nombre d’enseignants n’ayant pas osé avouer appliquer une telle… « discipline ».

 

Alors pourquoi cette violence ?

 

Premièrement, on peut dire que la réponse est en lien avec l’enquête sus citée : pourquoi donc des enseignants déclareraient de leur plein gré faire preuve de violence envers leurs élèves ?

 

Une des explications est que bien que l’emploi de violence par les enseignants sur leurs élèves soit interdit dans les établissements scolaires japonais depuis 1941, nombre de Japonais pensent encore aujourd’hui que faire preuve de violence pour discipliner un élève récalcitrant est tout à fait acceptable, du moment que la « faute » commise par l’élève le nécessite. De plus, certains Japonais estiment que la violence est tout simplement une façon efficace de discipliner au quotidien les enfants. Ainsi, dans une enquête de 2017, 20 000 Japonais (10 000 avec enfants, 10 000 sans enfants) pour la question « Pour éduquer/discipliner un enfant, que pensez-vous de l’utilisation du châtiment corporel ?», ont répondu à 1.2% qu’« il faut l’utiliser activement/fortement », à 16.3% qu’ « il faut l’utiliser si nécessaire » et à 39.3% qu’ « il faut l’utiliser si on pense qu’il n’y a pas d’autre moyen », soit près de 57% de Japonais ayant participé à cette enquête qui reconnaissent le châtiment corporel comme méthode acceptable d’éducation.

 

Dans cette enquête, les moyens de châtiment corporel dont il est question sont approuvés à : 69.3% pour la fessée, 65.5% pour la tape sur les mains, 30.7% pour la claque, 11.1% pour le lancer d’objet (taille non précisée) sur élève, 9.4% pour le coup de poing, 8.1% pour le coup sur la tête. Il n’a pas été étudié le degré d’acceptation de ces châtiments corporels selon la force du coup utilisée. Quant à appliquer eux-mêmes ces châtiments corporels, 70% des parents ayant répondu à cette enquête ont indiqué avoir déjà frappé leur enfant sur une partie du corps. Des chiffres plutôt en dessous de ceux concernant les parents français, mais la différence principale est que les parents japonais se reposent sur les enseignants de leurs enfants en ce qui concerne l’éducation et la discipline.

 

A l’école, cette violence employée par les enseignants pour discipliner les élèves a lieu surtout après l’école durant les heures consacrées aux activités de club. Elle est associée à la pratique sportive de façon très étroite, pour preuve le cas de 15 athlètes féminines de Judo qui se sont plaintes à la Fédération Japonaise de Judo du harcèlement et de la violence que leur coach et son staff exerçaient sur elles. Et pour preuve que cette violence est encore aujourd’hui considérée comme acceptable, la Fédération Japonaise de Judo a trouvé tout à fait suffisant de faire faire de simples excuses aux athlètes de la part du coach et de son staff. Les athlètes en question ont dû aller se plaindre au Comité Olympique Japonais et alerter la presse pour que l’affaire soit enfin prise au sérieux.

 

L’emploi du châtiment corporel comme méthode acceptable de discipline est donc ancrée dans la culture japonaise. Mais ce n’est pas la seule raison. On peut par exemple se demander pourquoi les jeunes continuent à subir ces violences en silence ou bien pourquoi les personnes témoins de cette violence ne donnent pas l’alerte.

 

Pourquoi personne ne dit rien ?

 

Dans le cas des élèves qui subissent ces violences, il faut avoir conscience du lien très étroit qui les unit avec leurs enseignants. J’en ai déjà parlé dans un précédent article : les enseignants ont de nombreux rôles et en particulier celui de parent de substitution pour leurs élèves. Peu d’enfants victimes de maltraitance arrivent à dénoncer leurs bourreaux de parents.

 

De plus, il existe au Japon le concept de « amae » qi est défini par le psychanalyste Takeo Doi dans son livre « L’anatomie de la dépendance » (paru en 1971), comme une relation d’interdépendance entre deux personnes. « Amae » vient du verbe « amaeru », qui décrit le comportement d’une personne essayant de faire en sorte qu’une figure d’autorité (parent, enseignant, époux, patron etc.) prenne soin de lui. Ce comportement est aussi observé chez les animaux. L’éducation en Occident tend à faire cesser ce comportement le plus tôt possible tandis que ce comportement persiste jusqu’à l’âge adulte au Japon dans toutes les facettes des relations interpersonnelles. Ce genre de comportement est toléré car il permet le tissage de liens émotionnels étroits entre les personnes d’un groupe, ce qui nourrit l’interdépendance entre les membres de ce même groupe.

 

Quel rapport ?, me direz-vous. Eh bien il y en a un : ce modèle de comportement est caractéristique de la relation enseignant-élève au Japon. L’élève est affectivement dépendant de son enseignant dans ce contexte. Par conséquent, l’enseignant exerce un très fort control sur son élève au niveau affectif. Ce dernier ne peut donc pas envisager une seule seconde de refuser la violence qu’il subit. Qui aime bien, châtie bien.

 

Et les autres enseignants ne pourraient-ils donc pas s’opposer à ces collègues violents, les dénoncer ? Eh bien non. La réponse se trouve encore dans ce concept d’ « amae » et de dépendance entre deux personnes. Il existe en effet au Japon un système hiérarchique nourrit par ce phénomène d’ « amae » : la relation senpai-kohai. Autrement dit « l’ainé » et le « cadet ». Chie Nakane décrit cette relation particulière dans son ouvrage « La société japonaise » (1970). Il s’agit d’une relation verticale où le senpai s’occupe de son kohai, lui enseigne des choses, le conseille, le protège, tandis que le kohai doit une loyauté et une obéissance absolues à son senpai. Autrement dit, un jeune enseignant japonais s’autorisera très difficilement à dénoncer un collègue violent plus âgé (même d’une seule année), comme il lui sera très difficile de s’opposer à la demande de son senpai de participer à ces violences envers les élèves. Un senpai a souvent plein contrôle psychologique sur son kohai.

 

Pour finir, revenons à ce lycéen obligé de servir de cible de lancer de disque. Savez-vous justement ce que le kohai (collègue aussi donc) de l’enseignant violent a répondu lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait ni rapporté les faits, ni refusé de participer à ces violences ? Eh bien il a répondu : « C’est mon senpai, je ne pouvais donc pas refuser d’obéir ». On peut penser que cet enseignant est un demeuré, mais le conditionnement que subissent les Japonais en ce qui concerne la relation senpai-kohai en est à ce point. C’est une différence culturelle importante assez difficile à comprendre pour nous Français.

 

Pour avoir un autre exemple de ce que ce genre de relation représente au quotidien au Japon, vous pouvez aller lire un article qui raconte comment j’ai dû composer avec ce type de relation lorsque j’étudiais à la fac au Japon.

 

Les mentalités changent petit à petit vis à vis de ce problème de société, mais surement pas assez rapidement pour tous les élèves subissant le harcèlement ou la violence de leurs enseignants au quotidien. Il s’agit pourtant d’une urgence, étant donné que des enfants et adolescents en arrivent à vouloir s’ôter la vie pour pouvoir échapper à la souffrance physique et morale qu’ils subissent sur un lieu dans lequel ils sont censés être en sécurité et par des personnes qui sont censées s’occuper d’eux, les éduquer, et les protéger.

4 comments

  1. Texte intéressant mais qui manque un peu de nuance je trouve.

    “la différence principale est que les parents japonais se reposent sur les enseignants de leurs enfants en ce qui concerne l’éducation et la discipline”
    Cela correspond sans doute à ton expérience mais pas tellement à la mienne, celle d’un parent d’élève de l’école primaire.
    Certains parents, je veux bien, mais les parents japonais, ça me parait excessif.

    D’après ce que j’ai compris, les problèmes qui se posent maintenant sont plus souvent dus aux brimades entre élèves ou aux “Monster parents” qu’aux châtiments corporels qui sont rigoureusement interdits dans le coin de Tokyo où j’habite. Je me demande aussi s’il n’y aurait pas une spécificité dans le domaine du sport.

    1. Merci pour ton com !
      J’ai appris ce fait à la fac (les enseignants ont bien insisté sur le fait que c’était aux profs de compenser), donc au lieu de “certains'”, je mettrais “beaucoup de”. Ensuite, ça dépend des préfectures, des milieux socio éco, des familles etc. bien évidemment.

      Les châtiments corporels sont interdits de partout de toute manière.

  2. Article très intéressant, ça confirme un peu ce que j’entendais par rapport à l’enseignement au Japon, sans faire de généralités.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s