Le seito shidou et moi, Partie 2

pexels-photoDans le précédent article, vous avez appris que le seito shidou et moi, ce n’était pas l’amour fou, tout simplement parce que je n’ai aucun modèle enseignant auquel me référer pour l’exercer. Manque de bol, il faut bien faire cette partie du travail (que j’aime bien, hein, c’est juste que je ne sais pas comment m’y prendre) et je me retrouve à me référer alors au seul modèle que je connaisse : le modèle parental.

 

Chez moi, c’était pas compliqué : il n’y avait qu’un seul chemin à suivre, le “bon”. Tout le reste n’était pas acceptable. Pour vous donner un exemple, il n’y avait pas de grasse matinée chez moi (la grasse matinée, c’est pour les feignasses), c’était debout 5/6h, parfois 7h le dimanche, mais jamais plus tard, même pendant les grandes vacances. Si je venais à râler, j’étais alors “sur la mauvaise pente”. Et j’avais droit à un sermon de 10 minutes. Et si je lançais du fond de mon lit un “Tu me soules, sérieux!”, j’avais le droit à “Ah oui ?” Et le sermon repartait pour 10 minutes de plus ! Et j’étais alors bien réveillée, de gré ou de force ! Et je peux dire que ça a fortement influencé mon caractère. D’un autre côté, c’est aussi cette éducation qui m’a permis de m’adapter facilement aux exigences du milieu de l’éducation au Japon, donc je ne crache pas dessus, bien au contraire.

 

Et on peut dire que tout ça transparait dans le seito shidou que j’exerce pour ma matière !

 

“Vous pourrez fuir tant que vous voudrez, de toute façon la vie vous rattrapera.”

 

Ça, c’est quand ils ne font pas leurs devoirs. Comme moi aussi j’aime bien faire des sermons (eh ! Les chiens ne font pas des chats !), je continue encore pendant quelques minutes sur le même thème, en mode “chef de troupe” : “Tant que vous fuirez, la vie pourra vous détruire car vous lui présenterez le dos. Le seul moyen pour vous de pouvoir lutter, c’est d’affronter la vie, de se mettre face à elle. Et d’avoir des armes. Vos armes, vous êtes en train de les acquérir maintenant, ce sont toutes les choses que vous êtes en train d’apprendre au lycée. Le seul moyen de vous en sortir dans la vie, c’est d’acquérir des armes pour lutter. Vous avez trois ans pour ça, ne les gâchez pas. Ne fuyez pas. De toute façon, vous ne pourrez pas fuir. Luttez !!”

 

Ah… “luttez!”, ça, ça les a bien fait rire car c’est devenu une phrase bien célèbre depuis l’anime Shingeki no Kyojin. “Tatakae!!”. N’empêche que son auteur a tout compris à la vie. Il n’y a que ça à faire si on veut avoir une chance de bien s’en sortir. D’autant plus lorsqu’on vient d’un milieu “populaire” comme nos élèves. Alors, je le répète à mes élèves aussi, en particulier lorsqu’ils disent “J’y arrive pas.”, “Je sais pas faire”, etc. Et ça leur plait plutôt bien puisque quand un de mes élèves de 3ème année se met à dire ça, il y a toujours 2 ou 3 autres élèves de la classe pour se tourner vers lui et lui dire “Tatakae !!”, avant même que j’aie pu ouvrir la bouche pour le faire. Ils ont toujours tendance à abandonner trop facilement car ils fuient la difficulté et se contentent donc d’attendre les réponses sans chercher, surtout les première année. D’ailleurs, je ne me gêne pas pour le leur signaler, notamment lorsqu’ils ne veulent pas repasser des examens pour augmenter leur note alors qu’ils en ont la possibilité. “T’es en train de fuir, là ?”

 

Et généralement, j’ai ce genre de conversation :

“Mais je suis nul en anglais! ” (Se dire qu’on est nul, c’est la bonne excuse pour ne pas lutter)

“Tu as du potentiel donc je sais que tu peux y arriver si tu fais des efforts”

“Non, j’en ai pas”

“J’arrive très bien à distinguer le potentiel des gens.”

“Non, c’est pas vrai”.

“Hein? T’es en train de dire que je me trompe ? Attends… t’es pas en train de dire que je mens quand même ?!” (oui, je joue la comédie pour arriver à mes fins)

“Non, mais…”

“Mais quoi ? Si tu as du potentiel, c’est que tu peux y arriver donc tu vas revenir t’entrainer avec moi autant de fois qu’il faudra pour réussi cet examen oral. Bon, je te donne RDV pour demain.”

“…. ok.”

 

Et comme par hasard, ils finissent par atteindre le niveau exigé par ma personne pour obtenir les points des tests oraux (c’est tout ou rien chez moi pour les tests oraux, et je n’accepte pas un travail fait à l’arrache pour le reste). Alors oui, certains passent 15 fois le test, mais ces derniers n’abandonnent pas, ils luttent et ils obtiennent tous les points, au lieu d’obtenir seulement une partie des points. Un système où on peut obtenir une partie des points pour un travail moyen représente un type d’appréciation fade à mon sens, et qui ne fait que les renforcer dans le “Travaillons à minima pour obtenir juste la moyenne et fuyons les trucs mendoukusai (chiants, prises de tête)”. J’ai pourtant mis en place en partie un tel système, notamment pour les tests de vocabulaire qu’ils peuvent repasser tant de fois qu’ils veulent jusqu’à une date limite afin d’essayer de gagner à chaque fois plus de points jusqu’à obtenir le maximum prévu (=aucune erreur dans la copie). Avec un tel système, ceux qui se décident à l’utiliser prennent conscience que l’acharnement et les efforts payent.

 

Autant dire que je leur colle au train. En permanence. Pour certains qui sont d’une passivité transcendantale, je vais même jusqu’à leur dire “C’est carrément une tentative de suicide, là !” Et lorsqu’ils me demandent de les lâcher, je leur réponds “Tu laisserais faire une personne qui est en train d’essayer de se suicider ?! Comment est-ce que je pourrais te laisser te suicider ?!” (oui, j’ai le sens de l’exagération et c’est fait exprès) Et ils râlent, ils râlent ! Mais comme je les soûle tellement, ils comprennent qu’ils ne gagneront la tranquillité que lorsqu’ils feront ce qu’ils ont à faire. Donc ils s’exécutent. Et ceux-ci font finalement des progrès. Je les félicite (et ils savent que je ne distribue pas mes félicitations comme les petites vieilles distribuent leurs bonbons). Ils s’aperçoivent aussi eux-mêmes qu’ils font des progrès et ça les motive. Il y en a même un qui est venu me voir pour me dire “Apprenez-moi à lire l’anglais après les cours !” Le même qui passait son temps à dormir en classe car il ne comprenait rien, ne sachant pas lire l’anglais. Du coup, il a amené un de ses potes aussi qui a du mal à lire l’anglais et je leur donne des cours supplémentaires en phonétique anglaise après la classe (j’y connais rien, mais c’est pas ça qui m’arrête). Ils ont décidé de se mettre à lutter. Et j’ai eu droit à “Finalement, l’anglais, c’est sympa quand on le comprend”. Alleluia !!

 

C’est un vrai conditionnement que j’ai essayé de mettre en place. Le but est de les éduquer (les conditionner) à prendre l’habitude de se donner à fond, de ne pas lâcher l’affaire, d’avoir des objectifs ambitieux pour eux-mêmes et de se donner les moyens pour les atteindre. Ne pas craindre l’échec, ne pas fuir devant les tâches semblant impossibles à faire, s’habituer à la détestable et effrayante sensation d’être face à un mur infranchissable et pourtant trouver les ressources en soi pour tenter de le franchir… Ce n’est que ma première année, alors je fais sûrement des erreurs avec ma façon de faire (notamment car je suis une maniaque du contrôle), mais je pense qu’ils ont besoin d’être conditionnés pour que cette façon de penser devienne petit à petit naturelle et que cela leur serve dans leur vie future. Même si on ne peut pas sauver tout le monde, on peut en sauver certains.

 

Evidemment, le seito shidou concerne de nombreux aspects de l’éducation de ces élèves et je peux dire que j’ai encore énormément de choses à apprendre. Pour l’instant, je me concentre sur ma matière, car je ne me sens pas de taille à éduquer les élèves dans d’autres dimensions de leur éducation. Vous allez me dire : “Et les parents dans tout ça ? C’est pas un peu leur rôle ?” Ben non. C’est une des caractéristiques du système. Bien sûr, les parents font ce qu’ils peuvent et s’ils y arrivent bien, ma foi, tant mieux car ça soulage les enseignants. Mais s’ils n’y arrivent pas seuls, dans ce cas les enseignants prennent la relève. C’est même plus que ça : lorsque l’éducation à la maison et celle dispensée par l’école sont en conflit, c’est l’éducation de l’école qui est prioritaire. Car l’école prépare l’élève à la vie dans la société japonaise. Et à la différence de la France, les parents ont l’obligation d’envoyer leur enfant à l’école et ne peuvent normalement pas faire l’école à la maison (il y a des exceptions de fait, comme les enfants déscolarisés). Les parents se déchargent tellement de l’éducation sur l’école qu’en 2006 le gouvernement a ajouté dans la Loi Fondamentale sur l’Education que “les parents sont responsables de l’éducation de leur enfants”.

 

Ce système est à mon sens une des raisons pour lesquelles les valeurs de la société japonaise se maintiennent assez bien : l’éducation dispensée par l’école pallie au manque d’éducation dispensé à la maison lorsque cela est nécessaire. Cela fait beaucoup plus de travail pour les enseignants comparé à ce qui leur était demandé dans les années 60 et 70, mais tous les enseignants japonais ont pleinement conscience de l’importance de leur mission et s’y consacrent entièrement, souvent au détriment de leur propre vie familiale.

 

Des remarques ? Des questions ?

 

 

2 comments

  1. Rebonjour !
    Oui là cela fait deux articles en même temps !!
    Bon en même temps c’est vraiement trop intéressant c’est difficile de rester indifférent. Petite précision au passage : la plupart du temps je ne réponds jamais au blog sur internet, je me contente de lire. Même sur le site de prof sur lequel j’ai trouvé ce blog mais là c’est plus un forum.
    Le Seito Shidou est à mon avis ce qui manque le plus en France. Mais beaucoup de gens pensent qu’enseigner c’est juste instruire et que la part d’éducation est optionnelle.
    Les compétences les plus importantes dans la vie sont celles sociales car elles permettent d’acquérir tout le reste. savoir à qui s’adresser pour demander de l’aide ou des informations ou acquérir une ou des compétences intellectuelles ou professionnelles c’est tout simplement vital.
    Cependant depuis les années 80, il faut dire que le monde à tendance à se déshumaniser car les leins sociaux se réduisent et beaucoup de gens se referment dans une sorte de cocon perceptif assez troublant au point que cela donne des pans entiers de la société où des choses aussi simple qu’interagir devient presque impossible. Beaucoup d’élèves ne savent plus ce qu’être élève ou un enfant veut dire car ils développent soit un niveau d’exigence avec eux mêmes disproportionné et donc potentiellement pathogènes quand ce n’est pas l’inverse, pas assez exigents et donc vulnérables à divers complications.
    Par conséquent arriver dans une sorte d’état naturel pour atteindre celui culturel à savoir adapté à une société humaine et non simplement artificiel, c’est un peu l’enjeu de l’éducation au delà de l’aspect intellectuel de départ et donc libérer les élèves voire les adultes que sont leurs parents de cet état de consommation ou de machinalité de la vie quotidienne moderne métro, taf, casa et réenchanter le quotidien avec de l’humain et rappeler au travers du charme d’une langue étrangère ou de la science pour les autres matières ou de l’art avec la littérature, c’est une façon comme une autre de réintroduire l’émerveillement qui finit par être sous-estimé de nos jours et qui fait que beaucoup perde jusqu’au bon sens pour moi le sens de l’humour.
    Le Seito Shidou peut se pratiquer à divers échelles et commencer par la matière c’est un bon début et l’éducation parentale que tu as reçu dans son principe c’est tout simplement le principe de la vigilance sur l’exigence sur soi pour mieux être capable d’être exigeant avec autrui. Autre enseignant c’est aussi cela : être exigeant avec autrui et on ne peut absolument pas l’être sans l’être suffisamment sur soi.
    La meilleure illustration c’est bien ce blog et ton avanture au Japon, il faut plus que de la determination pour y arriver, il faut du courage et peu importe l’éducation de l’enfance se couper de ses habitudes pour réaliser ses rêves c’est vraiment pas à la portée de n’importe qui. Et je crois que ceux ou celles expatriés sous estiment beaucoup cette qualité.
    Je sais de quoi je parle car j’ai sacrifié le rêve de vivre au Japon car trop de coupures impliquées côté vie sociale ici en France. Ceci dit je me fais plaisir en tentant d’apprendre la langue et en me cultivant et le plus drôle c’est que beaucoup d’élèves ne rêvent que d’y aller donc je m’ y retrouve. Je fais aussi des projets à côté pour voyager et y retrourner !
    Voilà que je raconte my life à présent !!!
    Bon j’arrête ça fait beaucoup lol ! Tout ça pour dire que c’est très impressionnant !
    Dja ne !

    1. Je te remercie pour tes messages tjrs plein d’encouragements et de louanges !! ^o^
      Ca donne plein d’énergie !

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