Le seito shidou et moi

grumpycatchatting

Je ne sais pas si vous vous souvenez du seito shidou ?… J’avais essayé de définir le terme dans un de mes précédents articles sur les différents rôles des enseignants Japonais.

 

Le seito shidou n’a pas d’équivalent en français, probablement parce que ce rôle d’éducation n’est traditionnellement pas exigé des enseignants Français. Le fait est que les enseignants Japonais jouent un rôle primordial dans l’éducation des élèves Japonais. Par conséquent, si vous venez à enseigner au Japon à plein temps, vous ne pourrez pas y couper.

 

En tant que Français, je pense que nous avons un clair désavantage dans ce type de travail, tout simplement car nous n’avons généralement en tête aucun modèle d’enseignant qui aurait aussi joué le rôle d’éducateur (à la Japonaise, j’entends) au sein des établissements dans lesquels nous avons étudié. En tout cas, je n’ai personnellement aucun modèle auquel me référer pour ce rôle, ce qui s’avère être un important handicap pour l’exercer au quotidien. Si on ajoute en plus les différences culturelles évidentes et les méthodes d’éducation qui ne se ressemblent en rien, vous pouvez deviner que je me balade en territoire inconnu depuis le début de l’année. Il y a bien sûr des livres pour se renseigner sur le sujet, mais ils ne traitent souvent pas de cas particuliers, ni ne donnent de directives d’action pour tel ou tel type de cas. (Mais je continue à chercher)

 

Le seito shidou s’apprend sur le tas d’après ce qu’on m’a dit, ou bien en observant les autres enseignants, ou encore en leur demandant des conseils sur la conduite à tenir dans telle ou telle situation. On fait des erreurs (on en fait encore plus quand on est de culture différente), donc il faut juste s’habituer à être totalement incompétent sur le sujet pendant quelques années. Perspective très rassurante, vous en conviendrez (oui, c’était ironique). Ajoutez à cela que je suis quelqu’un d’impatient, intransigeant et très directif (tout ce qu’il ne faut parait-il pas avec des adolescents), je pense que vous pouvez comprendre que le seito shidou, c’est franchement pas gagné d’avance pour moi.

 

Mais comme j’ai la volonté d’apprendre, j’observe. Je prends note des différences, j’essaie de réajuster mes valeurs et mes croyances pour m’adapter à mon nouvel environnement, et même si j’arrive à percevoir des tendances, l’ensemble reste encore assez loin de ma portée pour l’instant, en particulier car il va à l’encontre de tout ce que j’ai connu. Un exemple ? J’ai connu le système de croix au lycée : une croix pour exercice non fait, une croix pour un retard, une croix pour oubli de matériel, etc. Au bout de 3 croix, nous avions 1 heure de colle. La schlague pour nous faire rentrer dans le rang. Eh bien au Japon, il n’y a pas d’heures de colle. Pour commencer. Ensuite, il n’y a généralement pas de système hyper répressif pour faire en sorte que les élèves obéissent. Donc pas de croix pour exercice non fait, oubli de matériel ou autre.

 

Tout se gère avec “bienveillance”. On ne sanctionne pas les oublis de matériel, les exercices non fait etc. Le but est de faire en sorte que les gamins adoptent les bons comportements, de façon naturelle, grâce à un encouragement constant de la part des enseignants. Un exemple : dans le collège ou j’exerçais l’année dernière, les élèves qui arrivaient en retard, même en plein milieu de journée, n’étaient jamais rappelés à l’ordre, pas plus qu’on exigeait d’eux des explications. Ils rentraient simplement en classe, même en plein milieu de cours. On les accueillait à bras ouverts. Le concept derrière tout ça ? Pour faire simple : au lieu de frapper le chien qui revient vers vous après 10min à l’appeler en vain, vous le félicitez d’être revenu vers vous avec moultes calinoux pour qu’il apprenne qu’il est toujours bon de revenir auprès de son maitre. Renforcement positif en somme. Oui, les humains ne sont pas des chiens. N’empêche que c’est la seule image qui me semble pouvoir illustrer la situation. Autant dire que j’ai du mal à m’habituer au concept moi qui ne suis habituée qu’à la schlague des heures de colle et au rapport de force constant avec les élèves. Bien entendu, les exclusions temporaires ou définitives existent et sont utilisées sans retenue lorsque le comportement a été jugé inexcusable. Il existe en plus des sanctions d’avertissements, travaux d’intérêt général, etc. utilisés lorsque jugés nécessaires. Mais je me demande comment les élèves en viennent à rentrer dans le rang, à obéir, alors qu’on exerce peu de contraintes sur eux, comparé à ce que j’ai connu dans mon lycée français il y a plus de 15 ans…

 

Il faut s’intéresser au concept d’amae (lien 1, lien 2) pour essayer de comprendre. Il existe vraiment une interdépendance affective qui est créée et renforcée au quotidien entre enseignants et élèves, et entre élèves eux-mêmes. Les élèves ne veulent pas nuire aux enseignants ni aux autres élèves et veulent faire des choses “bien” (comportement + études) pour faire plaisir à l’enseignant, se faire féliciter etc. Et ce comportement est renforcé par les actions entreprises par les enseignants (renforcement positif). Mais c’est sans oublier la valeur groupe qui est très forte et qui cultive la crainte de l’exclusion par comportement inadapté, amenant à la perte du soutien du groupe. Ce dernier étant considéré comme protecteur et rassurant, les gamins apprennent à redouter de perdre ce soutien, d’être exclu. Comme on leur apprend aussi que leur déchéance aura des répercussions sur leur famille et les membres de leur groupe (la honte partagée, qui peut mener aussi à une mise à l’écart pour se débarrasser de l’élément considéré comme un boulet pour le groupe), ils se retrouvent dans un système particulièrement vicieux, mais diablement efficace, d’infantilisation et de contrôle répressif de leur comportement, basé sur la peur…

 

Malheureusement, je n’ai pas encore réussi à cerner tous les tenants et aboutissants du système, mais j’en suis là pour l’instant, donc je vous fais partager mes réflexions. Vous pouvez me faire part des vôtres dans les commentaires.

 

2 comments

  1. Bonjour Nemuyoake !
    Incroyablement intéressant comme article !
    En tant qu’enseignant j’ai horreur d’utiliser tout l’arsenal coercitif déployé qui a mon avis est utilisé pour cacher le manque d’imagination des adultes pour transformer du quotidien de la vie scolaire en quelquechose de plus agréable qu’une simple suite d’obligations comportementales !
    Le Seitou Shidou est super pertinent, en fait il remet de l’humain là où en France on administre au lieu d’accompagner l’apprentissage de la vie en commun ou en groupe. En France on appuie là où cela fait mal, au Japon j’ai l’impression on essaye de faire appel à l’intelligence émotionnelle collective. On se base sur une sorte d’intention positive de départ de tout un chacun et on essaye de la réactiver pour redonner du sens aux efforts à fournir et au rythme visiblement soutenu du scolaire.
    Je ne sais pas si tu as vu le manga GTO, je me suis souvent posé la question pourquoi cet animé ou ce drama avait quelquechose qui nous oblige à nous poser des questions essentielles sur la société : qu’est-ce qu’enseigner ? le rapport ensiegnant-élève ou parent-élève ou enseignant-parent etc
    Savais tu par exemple que l’école primaire au Japon est la meilleure du monde ? ou encore que le système de club lycéen japoanis avec le baseball est le plus développé au monde ?
    Cela ne veut pas dire que tous les problèmes sont résolus non plus mais déjà il y a dans les démarches offertes bien des leviers qui autorisent d’au moins détecter beaucoup de choses avant que le pire ne se produise.
    En tout cas le Seitou Shidou répond à bien de mes interrogations culturelles mais aussi professionnelles car en tant qu’enseignant je crois que c’est quelquechose qui qui manque cruellement en France car bien des enseignants n’arrivent pas à se positionner et se cachent pour beaucoup derrière le coercitif pour compenser, ce qui a les résultats contre-productifs qu’on sait.
    Merci infiniment c’est tellement passionnant, j’en reviens pas d’avoir autant appris en si peu de temps !
    cheers

    1. Merci ! ^^
      En fait, la relation élève enseignant est une des choses qui m’ont attirées aussi quand j’ai voulu exercer au Japon.

      “je crois que c’est quelquechose qui qui manque cruellement en France car bien des enseignants n’arrivent pas à se positionner et se cachent pour beaucoup derrière le coercitif pour compenser, ce qui a les résultats contre-productifs qu’on sait.”

      Les enseignants ont tellement peur de se faire bouffer qu’ils se disent qu’ils doivent être le male alpha de la meute pour survivre. Et c’est pas faux en France.

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