4 choses auxquelles j’ai dû renoncer en devenant prof au Japon

teachinghowDifficile de cracher dans la soupe alors que je savais parfaitement dans quoi je m’engageais lorsque j’ai décidé de postuler pour mon emploi actuel. Néanmoins, j’ignorais totalement ce qui m’attendait lorsque j’ai pris la décision de venir au Japon pour y exercer le métier d’enseignant et c’est pourquoi j’ai décidé d’écrire cet article. J’ai en effet appris au fur et à mesure toutes les contraintes inhérentes au métier d’enseignant et j’ai eu la chance que chaque concession à faire ne me coûte pas tant que cela. Cela pourrait toutefois être très différent pour certaines personnes qui envisagent d’émigrer pour devenir enseignant au Japon, tellement ces contraintes pourraient à priori paraitre difficilement supportables pour des Français…

 

 

– De longues vacances –

 

J’ai 15 jours de vacances cette année en plus des weekends et jours fériés. J’en aurai 20 l’année prochaine. J’ai aussi d’autres jours offerts gracieusement par l’école, environ 5 par an. A ceux-ci viennent s’ajouter d’autres jours chômés en plus qui compensent des jours de weekend travaillés, mais ça s’arrête là. Quand on compare avec les congés des enseignants Français (ou même du travailleur Français lambda), y’a pas à dire, c’est la misère ! D’un autre côté, quand on travaille au Japon… Comment dire ?… Qui a de longues vacances au Japon ? Personne (d’ailleurs, si vous connaissez des jobs avec de longues vacances, merci de me le signaler dans les commentaires). Et lorsque je parle à mes interlocuteurs Japonais des longues semaines de congés payés que les Français ont, ils pensent généralement que je me fiche d’eux, tellement il est difficile pour eux d’imaginer ne pas travailler autant !

 

Je pensais vraiment que ce serait difficile – voire impossible – pour moi de supporter de ne pas avoir de longues vacances, mais je me trompais. On s’habitue à tout, me direz-vous, et ce n’est pas faux. J’ai aussi remarqué que ce n’était pas les longues vacances qui me faisaient récupérer le plus de la fatigue, mais un jour de congé ici et là (ceux qui permettent d’avoir des semaines de 4 ou 3 jours). J’ai la chance de pouvoir prendre une semaine de congés d’affilés dans mon boulot, ce qui est plutôt rare au Japon (ben oui, qui va faire votre boulot quand vous n’êtes pas là ?) et on m’autorise à ne pas assister à certaines évènements (cérémonies etc.) de l’école pour que je puisse aller en France. Dans le cas contraire, il me serait très difficile de poser des vacances, tout simplement car il y a TOUJOURS un truc important qui se passe environ tous les 2/3 jours, que ce soit une cérémonie, une réunion etc. Et je me considère plutôt bien lotie, comparé aux nombreux travailleurs Japonais qui ne peuvent pas prendre de vacances.

 

 

– M’habiller selon mes envies –

 

Je ne suis pas une fan de la mode et il vaut mieux de toute façon ne pas en être une si on souhaite travailler au Japon car la plupart des entreprises ne vous permettront pas de laisser vous habiller comme vous l’entendez. Certaines entreprises ont un uniforme et d’autres requièrent de leurs employées qu’ils s’habillent en tenue classique de chez classique, sans aucune couleur (tenue spéciale croque-mort !). Les choses sont plus subtiles dans le secteur de l’éducation, mais la tenue réglementaire est le costard-cravate de couleur noire pour les hommes, et le tailleur pour les femmes. Là encore, les codes vestimentaires varient selon les établissements, mais en général les femmes ont plus de liberté que les hommes pour le choix de leurs vêtements. Vous oubliez toutefois les vêtements de couleur claire ou bariolés, la coloration blond vénitien, le fard à paupière violet, les bijoux voyants, les piercings, les ongles longs et de couleur, et surtout, SURTOUT ! Vous oubliez les tatouages ! Vous seriez renvoyé d’office, oui, même avec un qui ne se voit pas. Si votre direction en a vent, c’est la porte directe.

 

Pour moi qui avais l’habitude de porter des ongles longs, avec des couleurs assorties à mes vêtements, il a fallu que je les abandonne. J’ai dû aussi renoncer à mettre une bonne partie de mes vêtements en semaine. Je me venge en mettant mon blouson en cuir rose pétant lorsque je dois venir travailler le weekend car les big boss ne sont pas là pour faire les garde-fous (et les autres profs en profitent pour venir en jogging ou baggy). XD

 

Ah, une chose qui est à prendre en compte avec ce genre de contraintes, c’est le budget pressing, surtout pour les hommes. A moins d’user abondamment du Febreze (et ça a ses limites, surtout en été), votre budget pressing risque de monter au moins à 100 euros par mois.

 

– Des horaires de travail fixes –

 

Bon, on ne va pas y aller par 4 chemins : le travail d’enseignant au Japon est un sacerdoce. Je l’ai déjà dit et répété de nombreuses fois, donc je pense que vous en avez conscience. Mais concrètement ? Eh bien concrètement, quand vous mangez en salle des profs, vous êtes dérangé par les élèves ou d’autres profs pour tel ou tel problème, qu’il va vous falloir régler à l’instant. Donc vous abandonnez votre repas. Et bien sûr, vu que souvent les choses à faire s’accumulent, parfois vous n’avez pas du tout le temps de manger. C’est l’une des premières choses que l’on m’a dite lorsque j’ai pris mon poste : « On ne sait jamais quand (si) on aura le temps de manger, donc dès que vous avez une heure de libre autour de la pause de midi, utilisez-là pour vous sustenter. »

 

Le travail exigé par les activités de club représente bien sûr du temps de travail supplémentaire non payé, mais il y a aussi le coaching des élèves qui préparent des examens d’entrée à l’université. On rajoute à cela la prise en charge de leur orientation, notamment en ce qui concerne la recherche d’emploi : on leur fait passer multiple interviews pour les préparer à décrocher un job. Sans oublier le travail administratif qui est plus ou moins conséquent selon les périodes de l’année. En conséquence, les horaires de travail fluctuent énormément au cours de l’année. Il y a des jours où l’on sort à 3h de l’après-midi, tant le travail se raréfie, mais il y a des semaines où sortir à 7h est une condition sine qua none pour pouvoir finir tout le travail exigé. Certains enseignants extrêmement engagés dans la vie scolaire (conseil des élèves, encadrement des activités de bénévolat, etc.) ont une charge de travail particulièrement importante qui les fait finir très tard tout au long de l’année. Toutes ses responsabilités sont attribuées à la demande des enseignants eux-mêmes et ne sont pas imposées.

 

La caractéristique de ce travail, c’est qu’on ne sait que rarement quand on aura besoin de faire des heures supplémentaires. On nous demande souvent le jour même de rester plus tard le soir, ce qui est tout à fait incompatible avec l’organisation du planning d’une famille avec enfants. Du coup, on comprend pourquoi il est difficile pour une femme enseignante de continuer son travail une fois mère de famille, d’où la majorité d’enseignants hommes au Japon, au niveau collège et lycée.

 

– Une partie de mon indépendance –

 

Celle-là, je dois dire que c’est la contrainte la plus difficile pour moi. Un établissement scolaire, en particulier privé, c’est comme une famille, comme une congrégation religieuse même. Les établissements privés n’ont pas un roulement de personnel comme c’est le cas dans le publique puisque les enseignants du publique doivent obligatoirement changer de poste tous les 5 à 7 ans (il y a des dérogations, mais c’est la règle générale). Par conséquent, les enseignants qui exercent dans un établissement privé le font au même endroit durant toute leur carrière. Ils ont des élèves et ils ont ensuite comme élèves les enfants de leurs élèves. Il y a donc des liens très forts qui se tissent entre les enseignants (les collègues qui restent les mêmes pendant 40 ans), leurs élèves, leurs parents (qui sont souvent d’anciens élèves) etc.

Ces liens sont assez forts au sein de la communauté, ce qui entraine plus ou moins une ingérence dans la vie privée du personnel. De plus, comme le personnel a une mission d’éducation (et cela vaut pour le public aussi), sa vie privée est considérée comme en lien avec son travail et chaque enseignant se doit d’être de bonne morale de par ses actions et ses déclarations, même en dehors de son lieu de travail et en dehors de ses horaires de travail. Durant ses moments hors établissement, il représente aussi l’établissement et il ne doit pas le ternir par des actions inconsidérées. Donc, pour résumer les clubs échangistes ne doivent pas être votre marotte si vous voulez devenir enseignant au Japon. Vous évitez de vous balader en string sur votre temps libre et si vous êtes gay, vous évitez de vous afficher en public. Oui, c’est à ce point-là.

 

Cette ingérence de la vie privée peut être très difficile à supporter, en particulier pour un Français. La contrepartie de cette ingérence est un soutien inébranlable de la communauté (je parle pour les lycées privés en général, je ne sais pas pour les publics). Celle-ci veillera à votre bien être au cours des années. Vous pourrez faire appel à elle en cas de coup dur, et vous reposer sur elle pour de nombreuses choses (conseils, connexions dans plusieurs milieux, etc.). Une prison dorée en quelque sorte.

 

« Mais comment peux-tu accepter des trucs pareils ?! » Me direz-vous. Ma foi, si je l’accepte, c’est que j’y trouve mon compte aussi. J’ai simplement considéré que le chemin le plus rapide pour arriver à mon but passait par là. Je m’y plie et m’y plierai donc tant que je percevrai l’utilité de m’y plier. De ce que j’ai perçu de la situation, j’ai actuellement beaucoup plus à gagner (construction du réseau de connaissances, etc.) à me conformer aux attentes de cette « communauté » plutôt que de me la jouer rebelle. Les choses changeront peut-être d’ici quelques années et dans ce cas mon attitude changera probablement aussi, mais il s’agit de la situation actuelle.

 

Alors, toujours tentés ? Je suis sûre que cet article vous fait avoir des frissons de partout, je me trompe ? XD

 

 

4 comments

  1. Good afternoon (devrais-je dire car je viens de commenter l EDT de décembre ) Nemuyoake !
    Doooomo pour ton compte rendu !
    Bon pour les concessions, c’est plus des vrais sacrifices et ce peu importe la culture d’origine (française ou non), il est demandé finalement un niveau d’investissement personnel bien au delà de celui d’un enseignant un peu comme dans une entreprise finalement. C’est une culture de travail qui met l’organisation au dessus de l’individu.
    Bah en France c’est en train de prendre ce chemin de toute façon.
    Abunaye cependant s’habituer ne signifie pas s’adapter, ça signifie juste ne plus percevoir les inconvénients (ça n’est pas douloureux sur le moment car tout le monde fait pareil) mais il y aura des conséquences c’est certains c’est juste qu’elle ne se manifeste pas de la même manière pour tous ni au même moment(beaucoup ce sera la compensation par la consommation par exemple les fameuses happy hours japonaises ).
    Une de façon de s’en sortir,serait de mettre dans son quotidien quelque chose de nouveau et d’humain voire de familier et surtout sans enjeu pour garder un côté ludique et normalement cela va limiter les effets néfastes précédemment décrits car la concession de trop cela existe.
    Ceci étant dit, il est possible de changer de métier (plus rémunérateur moins contraignant), de ville, de région voire de pays le jour où les choses prennent une tournure moins satisfaisante et il est visible effectivement que les avantages pour l’instant dépassent les inconvénients.
    C’était un rêve pour moi de résider au Japon et ce qui m’a retenu c’est que c’était une équation basée sur cela : une some de “+” versus une somme de “-“, or pour un voyage si éloigné j’avais besoin d’un niveau de positif intégral.
    ceci dit il reste la magie de la langue qui comme la musique permet de naviguer sur bien des mers agitées, mers que l’on aurait pas osé aborder autrement donc je peux comprendre que malgré tout, le jeu en vaut la chandelle.

    Quand à GTO, Toru Fujisawa y dénonce de manière très provocative un tel système éducatif qui justement tend à vouloir détruire l’individu juste pour le calibrer dans un moule et par individu le mangaka ne voulait pas juste cibler l’élève ou l’enseignant mais bien tout citoyen issu d’un tel système. Il aurait très certainement trouvé que ton établissement privé est dans la bonne voie car moins rigide que les autres au Japon. Ce qui est remarquable dans ce manga c’est l’humour obtenu par une forme d’exagération malgré la gravité du sujet traité, Fujisawa est très fort sur ce plan là d’où son succès inégalé. Le charme du manga est de tenter de casser cette image institutionnelle parfois très étouffante et ce sans compromis.
    Selon les études mondiales de type Pisa sur la performance du système éducatif japonais, le pays est bien positionné mais son problème c’est le prix pour les obtenir justement, ce qui finit par relativiser ces résultats car non transposables ailleurs.
    Ce qui me frappe au Japon c’est que beaucoup de bonnes idées y sont trouvées et développées mais la mise en oeuvre parfois laissent à désirer comme le seito shidou qui gagnerait à être déployé davantage (dans GTO c’est grosso modo ça multiplié par 100 lol).
    En tous les cas, un grand merci car cela génère pas mal de réflexions en te lisant ainsi que les commentaires !

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