Peut-on travailler au Japon en ayant une maladie chronique ?

burning-outComme ça fait la troisième personne qui se fend d’un mail pour me poser la question, je pense que le temps est venu de faire un article sur ce sujet.

Le milieu du travail au Japon a la réputation d’être assez dur et ce n’est pas juste une rumeur : entre horaires à rallonge (non payées bien sûr), le peu de vacances octroyées et les supérieurs hiérarchiques qui parfois se prennent pour Dieu réincarné, il y a de quoi s’inquiéter pour sa santé physique ET mentale, et cela même si on est en parfaite santé. Alors si en plus on souffre d’une maladie chronique…

 

C’est pourquoi j’ai choisi de vous faire partager mon expérience sur ce sujet. En effet, je souffre de dépression chronique et malgré cela j’arrive à travailler sans problème au Japon (avec les conditions de travail qui sont actuellement les miennes, je précise car ça pourrait changer).

 

+ Mon cas plus en détail +

 

Donc, dépression chronique. Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais j’ai fait la première à 8 ans et j’en ai fait à peu près une tous les 2/3 ans après ça jusqu’à il y a 5/6 ans. Maintenant, je suis sous traitement en continu, je gère moi-même les doses et je suis donc plutôt en forme. MAIS. Malheureusement, j’ai les nerfs extrêmement fragiles par rapport à une personne normale.

J’ai donc une très faible résistance au stress, à la pression, au bruit et à une charge trop importante de travail par rapport à une personne qui ne souffre pas de dépression chronique. Je fais notamment très facilement des burnouts. Et il vaut mieux que je ne dépasse pas mes limites, sinon c’est vraiment pas beau à voir (et c’est l’hosto direct). J’ai donc des médicaments mais je dois aussi avoir une hygiène de vie adaptée (sommeil, alimentation et exercice) afin de prévenir les rechutes.

 

+ Aller vivre au Japon ?… +

 

J’avoue que quand j’ai décidé de venir vivre au Japon, le fait de travailler dans un environnement que je savais très exigeant envers ses salariés m’effrayait pas mal. Est-ce que mon corps serait capable de supporter un tel environnement ?…

 

D’un autre côté, on a qu’une vie et si on s’interdit de tenter des choses car “On a une maladie chronique bouhbouhbouh” eh ben on va pas faire grand-chose de sa vie. Après, il y a des gens atteints de maladie chronique qui souffrent tous les jours de toute l’année, vous n’avez même pas idée à quel point, et cela n’a aucun sens de les mettre dans le même panier que les gens qui ont une maladie chronique mais qui peuvent mener une vie normale ou avec quelques aménagements. Il faut faire preuve de discernement concernant ce sujet.

 

+ La période à l’université +

 

Donc je suis arrivée au Japon. Et finalement… Eh bien tout s’est passé sans aucune anicroche. Je n’ai aussi pas hésité à me donner à fond : les Japonais obtiennent leur licence spécialisée en 6 ans ? Et ben moi je vais tenter de l’obtenir en 3 ! On appelle ça de la surcompensation, oui. Mais pas que. Il s’agissait aussi pour moi d’obtenir une preuve irréfutable que j’avais des capacités et que j’en avais sous la pédale malgré la maladie chronique, preuve qui me serait probablement demandée lors d’un entretien d’embauche si jamais j’avais à faire part de mon état de santé.

 

Et ces 3 années n’ont pas été de tout repos vu que j’ai fait plusieurs burnouts au cours de celles-ci : épuisement généralisé (à me trainer, vraiment), nausées, tremblements, douleurs musculaires, migraine chronique etc. Au point qu’on s’inquiète pour moi, étudiants comme enseignants. Mais à chaque fois, je n’ai jamais hésité à dire “STOP!” (je connais bien mes limites, contrairement à ce qu’on pourrait penser) et à réclamer des délais pour rendre les rapports que je devais rendre. J’ai tout simplement expliqué que j’étais dans l’incapacité de rendre le rapport en question dans les temps et que je demandais donc un délai pour des raisons de santé. Ca n’a jamais posé aucun problème. Une fois, j’ai même rendu un rapport avec 4 mois de retard. Pour dire.

 

+ Le stage pratique +

 

J’ai beaucoup craint le stage pratique. On nous a bien expliqué que même si nous étions des stagiaires, il s’agissait avant tout d’un travail et que nous serions donc traités comme des employés, pas comme des étudiants. De plus, le collège où je faisais mon stage avait la réputation (non usurpée) d’être un véritable Enfer sur Terre pour les stagiaires, niveau charge de travail et horaires : souvent aucune pause de la journée, celle-ci durant au minimum 14h pour les plus chanceux (et je faisais partie des plus chanceux aka la section anglais). Les plus malchanceux avaient des journées de 18h. Pour vous dire à quel point c’est dur, à peu près chaque année il y a un ou deux stagiaires qui doivent être transportés à l’hôpital car ils se sont effondrés de fatigue à l’école. Ouais, c’est de ce niveau.

 

Alors j’ai bien sûr dû augmenter mes doses de traitement jusqu’au maximum, mais je m’en suis sortie. Bon, j’avoue que je me suis retrouvée en train de rire nerveusement et pleurer à la fois à la fin de la troisième semaine mais à peu près tout le monde était dans ce cas-là, donc rien d’extraordinaire. Je savais surtout qu’il ne s’agissait pas d’une situation permanente : ce stage ne durait que 4 semaines et il fallait donc tenir ce temps-là. Honnêtement, je me suis surprise à tenir le coup aussi bien que les autres, tout simplement car j’étais capable de bien gérer mon temps et de correctement m’organiser pour préparer mes cours (le principe de Pareto : 20% des efforts produisent 80% des résultats).

 

Ma priorité était d’avoir de vraies nuits de sommeil et je rentrais donc en taxi au lieu de rentrer en bus (10 min au lieu de 2h à cause du peu de bus de passage à l’heure tardive où nous finissions notre journée). Je n’avais pas fini de corriger les copies à l’heure de me coucher ? Eh bien les copies attendaient ! Inutile de vous dire que je détonnais d’avec les autres stagiaires qui corrigeaient leurs copies scrupuleusement au jour le jour, même si ça voulait dire ne pas dormir de la nuit (littéralement !). Mais on ne m’en a jamais fait le reproche. Parce que j’étais étrangère et qu’ils considéraient que j’avais déjà beaucoup de choses auxquelles je devais m’habituer ? Qui sait ?

 

+ La recherche d’emploi +

 

Je n’ai pas eu de problème pour trouver un emploi mais le sujet n’a pas été abordé lors de l’entretien d’embauche. On doit apporter un certificat de bonne santé, ce que j’ai fait, et comme le médecin n’avait pas trouvé nécessaire de mentionner ma maladie chronique (ce qui m’a bien étonnée d’ailleurs), aucune question ne m’a été posée sur ma santé. Je dis toujours la vérité si on me pose une question directe, mais je ne me présente jamais en disant « Bonjour, je m’appelle Nemuyoake et j’ai une maladie chronique. » J’ai fait part de mes craintes de ne pas pouvoir suivre le rythme de travail et on m’a simplement dit de ne pas m’inquiéter. Et j’avais le job à la fin de l’entretien.

 

+ Et finalement, le travail +

 

Le premier mois a été rude. Très rude. Personne ne me mettait la pression, bien au contraire : aucun travail administratif pour me ménager, c’est pour dire ! « On va y aller doucement la première année pour que vous vous habituiez.» qu’on m’a dit. Je ne pouvais pas rêver mieux comme environnement, mais j’ai malheureusement tendance à me mettre la barre très haute toute seule. Du coup, j’étais hyper contrariée à chaque fin de cours car je considérais que j’avais fait un cours nul et je me suis tellement mise la pression toute seule que j’ai été malade comme un chien pendant le premier mois : maux de ventre, migraines, nausées, insomnies etc.

 

Un jour, j’ai été tellement malade que je n’ai pas pu assurer mon cours de l’après-midi et j’ai été autorisée à rentrer chez moi. J’ai perdu 3 kilos en une semaine car j’étais incapable d’avaler quoi que ce soit tellement j’étais contrariée de ne pas faire des cours corrects. Mes collègues et la direction se sont inquiétés et je n’ai jamais hésité à parler de mes problèmes de santé, tout en leur assurant que ce n’était que momentané et ils ont été parfaitement compréhensifs (mais si je me fais virer à la fin de l’année, ça veut dire que leur attitude compréhensive était seulement du pipeau XD). J’ai dû bien sûr prendre la dose maximale de mes médicaments pendant cette période, mais j’ai survécu et ça s’est calmé ensuite. Maintenant que j’ai de la marge, j’en suis à demander plus de boulot (surveillance des examens par exemple) pour soulager les autres qui ont beaucoup de travail administratif.

 

 

+ Quelques considérations pratiques (mais qui peuvent tout changer !) +

 

Est-ce que vos médicaments sont disponibles au Japon ? Dans le cas contraire, est-ce que vous pouvez vous les faire envoyer de France ? Vous ne pourrez pas forcément retourner en France (pas de vacances ou alors vous ne pouvez pas les prendre d’affilé), donc faites attention. Vos médicaments sont-ils d’ailleurs autorisés ou tout simplement interdits ? Dans ce cas-là, vous ne pourrez pas vous les faire envoyer de France, car la douane vous mettra dans le même panier que les trafiquants de drogue.

 

Combien coûte votre traitement ? Avec notre Sainte Sécurité Social, on s’intéresse bien peu au coût des médicaments mais il est faramineux pour de nombreuses maladies chroniques. La Sécurité Sociale Japonaise couvrira normalement 70% de vos frais, mais les 30% restants peuvent peser très lourd dans un budget. Sauf si vous avez une bonne complémentaire qui peut vous couvrir. Mais sachez de toute façon qu’il y a de grands risques pour que votre budget santé nécessite d’être conséquent.

 

Est-ce que vous avez besoin de vous rendre régulièrement à l’hôpital ? Si oui, vous devrez prendre des heures ou des jours de congé qui seront déduits du faible nombre de jours de congés qui vous sont octroyés. Certains employeurs n’accepteront pas que vous vous absentiez régulièrement en semaine, et les lois qui protègent les travailleurs au Japon sont plus rarement respectées qu’on pourrait le penser (notamment en ce qui concerne les Black Kigyou, ces entreprises qui traitent leurs salariés comme de la merde).

 

Le dire ou pas ? Vous pouvez choisir de dire que vous avez une maladie chronique ou bien le garder pour vous car vous considérez qu’il s’agit de quelque chose de privé. Je pense personnellement qu’il faut être honnête lorsqu’on vous pose la question directement mais que vous pouvez tout à fait garder cette information pour vous dans les autres cas, en particulier si votre maladie chronique n’a pas d’influence négative sur votre capacité à faire correctement votre travail. Dans le cas contraire, la moindre des choses est d’informer l’encadrement au cours de l’entretien de recrutement. Cela vous fera probablement rater des emplois, mais cela vous permettra de savoir quelles entreprises ont l’esprit suffisamment ouvert pour considérer engager un employé qui ne sera pas 100% performant 100% du temps.

 

D’ailleurs, est-ce que votre environnement de travail est (sera) suffisamment accueillant ? Vous pouvez tomber sur des collègues et un encadrement tolérants envers votre maladie. Ou pas. Certains n’ont jamais connu la maladie et ont donc des préjugés sur ceux qui ont une maladie chronique. Vous ne pourrez pas le savoir avant d’être sur place. Vous pourrez bien tomber ou mal tomber. Je pense qu’il ne faut pas craindre de mal tomber. Vous avez aussi d’autres choses qui font que vous recruter sera un plus pour l’entreprise : vos compétences linguistiques (l’anglais est super important !), l’image de business internationalisé que vous apportez à l’entreprise etc. Par conséquent, il se pourrait que votre environnement de travail soit plus accommodant à votre égard qu’il ne pourrait l’être envers un employé Japonais avec la même maladie chronique. Si en plus vous avez des compétences certaines recherchées dans votre domaine, je pense que vous pourrez probablement compenser le fait que vous ne puissiez pas être 100% performant tout le temps (d’ailleurs, qui peut l’être ?… On est bien d’accord.).

 

Voilà, je pense avoir fait le point sur ce sujet. Si vous avez des questions auxquelles je n’ai pas répondu, n’hésitez pas !

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