Les joies de l’open space au Japon, Partie 3 : Société verticale

chienFaisant suite aux articles « Comme chez Mémé » et « Otaku realm », voici le dernier article de cette série consacrée à mon expérience en open space à la fac au Japon.

 


 

L’une des choses qui m’avaient le plus frappée à l’époque, c’était la gestion de l’espace dans cette pièce unique. Au début, je n’y avais pas fait attention, mais je me suis assez vite aperçue qu’il existait un déséquilibre entre l’espace occupé par les senpai (aînés) et leurs kohai (cadets). Les bibliothèques ? Réservées aux senpai. Le lit ? Réservé aux senpai. La télé ? Réservée au senpai. Les casiers ? Réservés aux senpai. Bien sûr, les senpai ne mettaient pas un flingue sur la tempe de leur kohai pour leur interdire d’utiliser ces espaces ou ces objets. Ils n’en avaient d’ailleurs pas besoin car leur kohai se l’interdisaient tout seuls.

 

Et ce déséquilibre touchait aussi les dimensions visuelle et auditive. Les senpai ne se gênaient pas pour envahir le décor avec les posters de leur choix ou leurs figurines. Et ils ne se gênaient pas plus lorsqu’ils avaient envie d’écouter de la musique sans mettre leurs écouteurs ou regarder la télé (toujours sans les écouteurs oeuf corse !). S’ils gênaient les autres ? Ma foi, je pense que ça ne leur traversait même pas l’esprit ! Probablement parce que leur propres senpai l’avaient fait donc il s’agissait d’une situation normale pour eux. Et les kohai ? Un jour, j’ai demandé aux autres étudiants si la télé ne les dérangeait pas. Leur réponse ? “Si, mais on n’y peut rien, ce sont nos senpai”. Soumission totale.

 

Je vais vous raconter une petite anecdote…

 

C’était durant les tous premiers jours. Je me levais tôt tous les jours pour être à la fac à 6h ou 6h30 pour bosser tranquille avant le début des cours à 8h40. Et voilà-t-y pas un jour que je vois débarquer un senpai qui se met tranquillement dans le canapé… ET ALLUME CETTE censuré DE TV !!  Pour regarder la série TV de 8 h de la NHK en plus ! Ce truc tellement lobotomisant et lénifiant que tu sens tous tes neurones se liquéfier les uns après les autres ! J’attends quelques secondes, le temps pour lui de prendre les écouteurs… ce qu’il ne fait pas. J’y vais avec toute la subtilité possible en lui demandant très gentiment s’il n’avait pas de TV chez lui (subtil, hein !) et il me répond : “Si, j’en ai une.”… Et il a continué à regarder la télé. Sans mettre les écouteurs bien sûr.

 

Voilàvoilà.

 

J’avoue qu’à ce moment, mon sang n’a fait qu’un tour dans mes veines.

 

JE NE LAISSERAI PERSONNE.

SE METTRE.

ENTRE MOI.

ET MES ETUDES.

 

 

Et heureusement qu’il avait le dos tourné car je pense que l’expression meurtrière que mon visage arborait à cet instant lui aurait fait peur. MAIS. Le Japon, c’est pas la France et on ne balance pas ses 4 vérités à la tête des gens, en particulier lorsque ce sont des senpai. Certains étrangers le font, mais ça leur est permis car de toute manière on considère qu’ils ne comprennent rien aux relations sociales à la japonaise. J’y suis donc allée avec subtilité… en allant me plaindre à ma prof comme quoi je ne comprenais pas pourquoi il n’était pas possible de pouvoir travailler dans le calme (la délation, y’a rien de plus délicieux !). Il s’agissait d’une salle d’étude après tout, pas d’un cinéma privé ou bien d’un game center, on est bien d’accord ? Du coup, celle-ci est allée se plaindre au prof de cet étudiant qui s’est donc fait enguirlandé et a vaguement compris que quand j’étais là, il fallait pas faire de bruit. Ca lui a pourtant pris du temps pour penser à mettre les écouteurs. Un peu comme un chiot auquel on essaye d’apprendre à ne pas faire caca dans la maison. J’ai dû aller me plaindre 3 fois, mais j’ai pas lâché l’affaire. Il a fini par être dressé comprendre, et moi j’ai pu étudier en paix.

 

Au bout de quelques temps de ce petit jeu, tous les senpai commençaient à mettre leurs écouteurs quand j’entrais dans la pièce… mais ne se gênaient pas avec leurs autres kohai. Et comme je ne suis pas du style à me battre pour des gens qui ne veulent pas être sauvés, j’ai laissé faire.

 

Concernant cette façon qu’on les senpai d’exercer leur “pouvoir” sur leurs kohai, parfois ça tournait carrément au harcèlement, ou en tout cas, quelque chose de proche. J’ai notamment assisté à une scène qui m’a assez énervée, au point où je me suis décidée à intervenir.

 

C’était un jour où nous, les première année, étions quasiment tous à nos bureaux, en train d’étudier tranquillement. Arrivent nos senpai qui s’installent à leurs bureaux à leur tour. Je ne me souviens plus exactement comment on en est arrivé là, mais un senpai commence à réclamer un paquet de mouchoirs à son kohai, H, qui était au bureau adjacent au mien. H est un bon gars, du style à ne pas faire de mal à une mouche. A ne pas se rebeller non plus. Par conséquent, il n’hésite pas à immédiatement obtempérer à ce “Hé, H ! File-moi des mouchoirs !” Déjà rien que le ton employé m’a fait tiquer, mais j’ai laissé courir. H s’est gentiment déplacé pour aller porter le paquet de mouchoirs à son maître senpai et est revenu à sa place. Le mouchoir utilisé, le senpai en question a renvoyé par les airs le paquet de mouchoirs à son propriétaire, un peu comme on renvoie une baballe à son chien. H n’a pas bronché. A peine une minute plus tard, le senpai refait la même demande, sur le même ton. H rouspète mollement pour la forme, ça commence à m’énerver, surtout que le senpai ne change pas son ton en réclamant de nouveau ses mouchoirs et je ne me gêne alors pas pour lui signaler que son ton et la manière de demander un service son inadéquats. “Ben quoi ? Ohlàlà, voilà pour toi H !” Et il se déplace pour lui donner d’un mouvement désinvolte un gâteau (me demandez pas le type de gâteau, j’ai totalement oublié) que H pose sur son bureau. Le senpai retourne à sa place. Je pense que l’affaire est finie, mais que nenni ! Moins de trente secondes plus tard, j’entends le senpai dire : “Finalement, j’ai changé d’avis. H, redonne-moi le gâteau !” H rouspète mollement une nouvelle fois pour la forme mais s’apprête à lui redonner le gâteau. Et là j’ai atteint ma limite donc au diable la subtilité et la hiérarchie ! J’interviens.

 

Moi : “Il l’a déjà mangé !!”

 

Quelques secondes de silence, H s’est figé et regarde dans ma direction, probablement étonné que j’intervienne. Le senpai réitère sa demande.

 

Senpai : “Allez, H, redonne le gâteau !”

Moi : “PUISQUE JE TE DIS QU’IL L’A DEJA MANGE !!! Tu offres quelques chose et après tu le reprends ?! Qu’est-ce que c’est que ça ?!”

 

Là, le senpai de H se tourne vers mon senpai, du style “C’est ta kohai, fais quelque chose pour la remettre à sa place”. Manque de bol, mon senpai est plus jeune que moi et pour lui le fait que je sois plus âgée que lui pesait plus lourd dans la balance du respect que la relation senpai-kohai. Donc il l’a ignoré et continué à travailler tranquillement sur son ordi. Message subliminal : “Tu t’es mis dans la merde tout seul, démerde-toi tout seul”. Le senpai de H se remet à réclamer son gâteau.

 

 

Senpai : “Alors, H, tu me le donnes ou quoi ?”

 

Et comme je savais qu’aucun des autres première année n’allait réagir ou sortir de leur mutisme, j’ai continué la riposte.

 

Moi : “IL L’A DEJA MANGE DONC TU LUI RECLAMES PLUS !!”

 

H était muet comme une tombe. Je le voyais se tortiller dans l’inquiétude de savoir comment tout ça allait finir. Les autres kohai aussi arboraient un air inquiet en se terrant derrière l’écran de leur ordinateur.

 

Le senpai a jeté de nouveau un regard vers mon senpai, qui n’était définitivement pas prêt à remettre à sa place la petite kohai arrogante qui osait se rebeller. Et… ayant compris qu’il n’aurait aucun soutien, le senpai de H s’est tu : il a abandonné l’idée de reprendre son gâteau et H a pu manger son gâteau en silence.

 

Ca a jeté un froid glacial dans la pièce. Froid qui a duré, duré…. Et personne n’a jamais reparlé de cet incident. Inutile de dire que ce senpai en question m’a évité tout le reste de l’année. Mais je n’ai plus eu à assister à ce genre de scènes, à croire qu’ils se réservaient le droit d’exercer leur pouvoir sur leur kohai en dehors de mon champ de vision…

 

Fin de l’histoire.

 

Je tiens quand même à clarifier les choses : je respecte beaucoup ce système de hiérarchie. Les senpai guident et protègent leurs kohai, les kohai les respectent et leur obéissent. De l’ordre et de la discipline, c’est ce que j’aime. C’est une des raisons qui m’ont fait préférer le Japon à la France. Je n’ai donc pas l’habitude de me dresser contre un senpai ou de me rebeller contre un ordre. MAIS. Lorsqu’un senpai se comporte de cette façon, je considère que son comportement est indigne d’une personne ayant se statut. Par conséquent, cette personne perd son statut à mes yeux et je n’hésite pas à lui foncer dans le lard. Profiter de son statut pour exercer un harcèlement moral sur ses kohai est indigne d’un senpai. Une personne se permettant un tel comportement doit d’être mise hors d’état de nuire le plus rapidement possible. Si vous rencontrez ce genre de personne au Japon, n’hésitez pas : PULVERISEZ-LES !! Ce sont souvent des couards qui reculeront au premier mouvement de rébellion. Et si ce n’est pas le cas, montrez-leur que vous êtes suffisamment siphonné du bulbe pour leur faire comprendre qu’ils finiront en menu morceaux s’ils continuent à se permettre de tels agissements.

 

Beaucoup diront que c’est difficile lorsqu’il s’agit d’un supérieur hiérarchique au travail ou de tout un groupe et c’est tout à fait vrai. Je n’ai encore jamais rencontré de cas où la personne était mon supérieur hiérarchique au travail ou avait le soutien de tout un groupe, par conséquent je ne sais pas comment je réagirais dans ces circonstances… Je vous le dirai si l’occasion se présente.

 

Et avec ce post s’achève la série « Les joies de l’open space au Japon » !

 

Des commentaires, des questions ?

 

 

 

4 comments

  1. Coucou Nemuyoake,

    C’est gigoutou du forum jv.com. Je te préviens dans premier temps que j’ai cité ton article dans celui que j’ai réalise sur mon blog à propos de la tateshakai (http://www.kotoba.fr/tateshakai/).
    J’en profite pour te dire que tes articles sont agréables à lire, j’aime bien ton côté “nature”, c’est assez rigolo :p. T’as pas peur de te faire virer des fois ? J’ai cru comprendre que tu peux retrouver du boulot facilement par la suite mais quand même ! :p

    Ayant travaillé pendant près d’un an dans un hôtel le matin en tant que serveur, j’avoue n’avoir pas trop subit ce que tu décris. Ca doit dépendre du milieu j’imagine, car nous, on avait une salle à l’écart pour se changer et se détendre avec une télé, un canapé ou encore un frigo. Et n’importe qui pouvait utiliser librement ce qu’il voulait, je n’ai jamais ressenti de différences senpai/kôhai.

    J’ai par contre déjà vu des scènes au boulot ou le kôhai se faisait taper sur la tête (pas d’une violence inouï mais de quoi faire réagir), et il est évident qu’on n’osait pas non plus remettre en question celui qui nous dirigeait. J’ai déjà assisté à une réunion de “remise en question” (反省会) à la fin du boulot, tout le monde écoutait en silence alors qu’il est évident que ce jour là, le supérieur avait été le principal responsable (un mec qui faisait son boulot et uniquement son boulot sans chercher à aider personne).

    C’est entre nous après qu’on se disait “ouais lui, c’est un blaireau blablabla”. Je précise que la plupart des personnes avec qui je travaillais étaient soit employés via une boite d’intérim soit directement en baito, ce qui fait qu’il y avait pas vraiment de relations verticales entre nous. Uniquement au début le temps d’apprendre les rouages du métier mais personne n’utilisait de keigo par exemple lol.

    Mais j’imagine que c’est vraiment propre à ce domaine, c’est sûr que c’est carrément différent dans un bureau. Mais j’entends dire que ce système de société verticale est amené à disparaître pour plusieurs raisons : déjà, au sein de la famille, le garçon aîné n’a plus forcément la place privilégiée qu’il avait autrefois. Je sais pas si c’est une influence de l’occident mais on tend de plus en plus à traiter chaque enfant de manière égale.
    Ensuite, la stabilité relative que promet ce système n’est plus actuelle aujourd’hui, “l’emploie à vie” se raréfie, c’est de plus en plus précaire. Ma femme m’a dit que beaucoup de japonais japonais l’acceptaient car pour cette raison de stabilité mais si celle-ci disparaît, on va tendre vers des relations de plus en plus individualisées. Je ne me suis pas vraiment renseigné sur ce sujet, à potasser donc…

    Désolé pour le pavé, profite bien de tes vacances ! Moi, j’en ai aucune si ça peut te rassurer. :p

    1. Merci pour ton com ! ^^

      Tu sais, mon article n’est pas sur mon lycée, mais sur la fac où j’étais étudiante. Si tu pouvais modifier, stp. Merci d’avance. ^^
      Dans mon lycée, au contraire, il n’y a pas du tout le côté négatif du tateshakai. Au contraire, c plutôt cool comme ambiance. ^^

      Merci pour ton retour d’expérience, j’aime bien être au courant d’autres expériences personnelles.

      “Moi, j’en ai aucune si ça peut te rassurer. :p”

      Ca ne me rassure pas. V-V

      1. Ah zut, je viens de modifier à l’instant ! Je n’avais pas vu le mot “fac” au début, toutes mes excuses. :S
        Je trouvais ça un peu bizarre aussi cette histoire de senpai/kohai avec les enseignants, mais c’est pas impossible après, on peut imaginer des enseignants “senior” qui se croient tout permis et monopolisent la télé ! lol. Mais content d’apprendre que l’ambiance est bonne dans ton établissement ^^

        A propos des vacances : vu que je suis à mon compte (個人事業主 que ça s’appelle), et bien je décide moi même si je m’octroie des vacances ou non. Comme c’est assez compliqué en ce moment (on est taxé comme des malades, un peu comme le boulot d’ALT dont tu parlais dans un article), et bien je peux pas trop me permettre de prendre des vacances. Il m’arrive de partir une journée avec ma femme et mon enfant mais pas plus. Ca devrait aller mieux l’année prochaine cela dit 😉

        Et puis après, le boulot principal que je fais n’étant pas tellement contraignant (je vends des jeux vidéo en ligne via le site chukogames), je n’ai pas toujours l’impression de “travailler”. Ecrire un article chaque jour sur un mot japonais ne me dérange pas non plus, j’espère un jour proposer des cours de japonais en ligne (avec une approche originale je précise) et pourquoi pas sortir un livre tiens, si je sens que ça peut être sympa.

        J’aurais quelques questions rien à voir avec le propos de l’article (je suis déjà HS a la fin de mon message), je te les poserai par mail peut être si je trouve le temps (il se cache bien ces derniers temps celui là ! :D)

        A+

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