Les joies de l’open space à la japonaise, Partie 1 : Comme chez Mémé

burning-out

Cet article va nous ramener un peu en arrière, à l’époque de ma première année de Master au Japon. En intégrant un Master au Japon, on est généralement affilié à une salle de recherche pour étudiants de Master. Oh, salle de recherche est un bien grand mot, mais il s’agit d’une grande pièce qui ferme à clé, avec des bureaux pour travailler, dont un bureau personnel. Le grand luxe.

Imaginez…

Vous êtes un simple étudiant de Master mais vous avez un bureau à la fac. Dans un open space, certes, mais c’est un bureau rien qu’à vous. Avec des étagères pour mettre vos bouquins de référence. Et un grand tableau à marqueurs pour écrire toutes vos théories de recherche. Et pour vous faciliter la vie, vous avez aussi un frigo-congélateur, un canapé, un lit repliable, des casiers, une télé, un four à micro-ondes, une bouilloire, des couverts et… un ordinateur RECENT avec les derniers softwares du marché dessus et… un wifi illimité et… une imprimante couleur AVEC ENCRE ET PAPIER ILLIMITES !! Quand on avait besoin d’encre ou de papier, on l’écrivait sur le tableau et hop ! L’encre ou le papier apparaissaient le jour d’après dans la pièce. C’était magique ! J’ai jamais su comment ça marchait mais je pense qu’il y avait des petits lutins qui passaient chaque jour dans les salles de recherche pour voir ce dont on avait besoin et qui nous approvisionnaient en conséquence… Comme chez Mémé, un petit côté magique en plus.

La salle de recherche où j’étais était commune à la section anglaise et la section sciences sociales et regroupait une dizaine d’étudiants. Et pas mal d’entre eux se sentaient tellement comme chez Mémé qu’ils ne rentraient quasiment plus chez eux. « Mais… et pour la douche ?! Et la nourriture ?!» me direz-vous. Fear ye not! La nourriture était disponible dans la petite superette du coin, ouverte 24/24, 7/7, 365/365. La douche, il y en avait une au rez-de-chaussée, ouverte 24/24, 7/7 etc. etc. Je ne l’ai jamais utilisée, mais mes camarades Japonais l’utilisaient régulièrement. Je les voyais revenir avec leur serviette sur l’épaule, leurs petits produits d’hygiène à la main, cheveux mouillés, en short et en tongs. C’était pas la plage, mais presque. C’était comme chez Mémé.

D’ailleurs, mes camarades Japonais semblaient tellement se plaire sur place qu’ils y passaient toutes leurs journées et une grande partie de leurs nuits. Leurs weekends et leurs vacances aussi. Il faut admettre que, la plupart du temps, ils arboraient des yeux injectés de sang assez effrayants et passaient leur temps scotchés à leur ordinateur pour écrire leurs rapports. En fait, j’ai appris par la suite qu’ils n’étaient pas des plus doués pour gérer leur temps et que la majorité du temps passé sur leur ordinateur était consacrée… aux jeux vidéo et loisirs de toutes sortes. Alors, pourquoi ne rentraient-ils pas chez eux ? Je vous le donne en mille : l’utilisation gratuite de toutes les commodités de la fac. Eau, électricité, internet etc. Tout était « gratuit » donc ils n’avaient pas à consommer chez eux. La plupart d’entre eux vivaient sur place, dormaient sur place en semaine et rentraient le weekend pour recharger leur stock de vêtements. Personnellement, ça me rendrait dingue de dormir sur mon lieu de travail, mais eux se sentaient comme chez Mémé Junko.

Du coup, tout le monde se sentait un peu trop à l’aise à mon goût et j’avais l’impression de « vivre » chez les autres, ce que mon Inner Grumpy Cat appréciait assez peu, il faut le dire. Le matin j’arrivais et il fallait faire attention à ne pas faire de bruit car tout le monde dormait, les odeurs de la nuit étaient répugnantes, surtout qu’ils n’aéraient jamais en hiver et l’espace entier était envahi de leurs affaires (même s’ils faisaient le maximum pour faire attention, je le reconnais). C’était un peu comme une coloc forcée et moi je ne me sentais pas comme chez Mémé. Le pire pour moi, c’était le manque de frontière entre l’espace commun, public et le domaine du privé. Quand je voyais mon senpai sortir son fer à friser pour arranger ses petites bouclettes ensauvagées par la nuit ou se passer de la crème sur le visage à son bureau (parait que c’est ce qu’on appelle un metrosexuel), j’avais envie de lui dire d’aller aux toilettes pour se refaire une beauté. Personnellement, je maintiens une stricte distinction entre les actes du domaine privé et ceux du domaine public et pour moi, les soins hygiéniques sont du domaine privé, à ne pas faire en public. Je ne me coiffe par exemple pas en public, sauf si je n’ai pas le choix. Pareil pour le brossage de dents. Mais eux le faisaient devant leur ordinateur. Heureusement, pas mal d’entre eux me demandaient la permission avant, ce que je leur accordais de bonne grâce, car au moins ils avaient conscience que ce n’était pas quelque chose de convenable. Je vous parais certainement avoir un esprit rétrograde et étriqué sur ce sujet, mais je suis comme je suis.

Je garde néanmoins un bon souvenir de ces années et de mes “colocataires”. Pourquoi ? Vous le saurez dans la partie 2. Stay tuned!

Sinon, pour ceux qui travaillent ou ont travaillé en open space au Japon, vous avez vécu la même chose ou bien vous avez une expérience totalement différente du travail dans cet environnement ? Racontez-moi, je suis toute ouïe : j’ai ensuite travaillé dans 2 autres open space et l’ambiance était radicalement différente, donc votre vécu de la chose m’intéresse.

 

4 comments

  1. Du temps où j’étais étudiante, j’allais très rarement travailler à la BU: je détestais ça, trop de gens, trop de distractions… ça a du arriver moins de 10 fois en 5 ans.

    J’ai toujours détesté le concept d’open-space, et j’ai du mal à comprendre pourquoi il perdure (est-ce réellement juste une question de gain de place?). Parmi mes connaissances 100% des gens qui travaillent dans ce type d’endroit s’en plaignent: c’est bruyant, difficile de se concentrer, on se sent comme un bon petit soldat parmi les autres fourmis, etc.

    Quand on parle d’open-space on pense souvent aux grandes salles avec 20-100 bureaux, et si on est chanceux des petites cases qui les entoure. Mais comme ton article le décrit, ça peut être plus “petit” (une dizaine de bureau) et devenir infernal tout pareil.

    Quand j’étais en thèse (biochimie), nos bureaux étaient situés au bout de nos paillasses. Chaque paillasse faisait environ 2,5 mètres, et les bureaux étaient simplement accolés au bout, côté fenêtre heureusement. La salle dans laquelle je travaillais comportait 8 paillasses (et 8 bureaux). Et là l’open-space prend une autre dimension. Je n’étais pas réellement dérangée par le bruit des étudiants qui tapotent sur le clavier, ou les clic-clic intensifs de la technicienne qui occupait ses journées à jouer à des jeux en ligne, ni même l’odeur de cendrier froid de ma voisine de bureau à chaque fois qu’elle rentrait de pause… tout ça, on finit par s’y faire. Par contre, le bruit d’une centrifugeuse qui tourne à 13000g, l’odeur du beta-mercapto-ethanol (produit toxique normalement à manipuler sous une hotte, combien de fois je me suis énervée pour que ça soit respecté), les gens qui vont et vienne sans arrêt (nous avions chacun des équipements “communs” sur nos paillasses, par exemple la mienne avait un évier, donc tout le monde venait laver sa verrerie chez moi…). 4 ans. Sur la fin quand je rédigeais, je m’enfermais sous mes écouteurs avec du bruit blanc à fond les ballons. Certains matins, j’arrivais à mon bureau à 9h, et à 9h20 j’allais voir mon chef et lui disait “je rentre travailler chez moi”, et il me donnait son autorisation compatissante. (je dois mentionner que, région parisienne oblige, j’avais 1h30 de RER matin et soir)

    Breeeef.

    Aujourd’hui ça va mieux, je suis postdoc dans un autre labo (à l’étranger), et on est “que” 6 au bureau, et tout le monde est plutôt respectueux et compréhensif envers le partage de l’espace de travail. Alors oui, il arrive que le thésard prenne son petit déjeuner au labo et écoute de la musique un peu fort, mais c’est rare.

    Et finalement, je préfère 100 fois être dans un bureau avec 4-6 autres personnes, plutôt qu’en tête à tête avec une personne que je déteste (dans mon précédent poste, on a passé 3 ans avec ma collègue de bureau à devoir se supporter cordialement, c’était une guerre mentale chaque jour… exemple elle détestait la lumière et refusait que j’allume; elle rentrait dans le bureau, elle éteignait; elle sortait du bureau, j’allumais…. j’ai fini par acheter moult lampes de bureau pour arriver à éclairer mon bureau sans la déranger).

    J’adore ton expression “inner grumpy”, je m’y retrouve complètement 🙂

    Sur le papier j’adore le concept que les étudiants en master ont leur coin à eux. Je me demande si j’aurais apprécié un espace tel que celui dans lequel tu as travaillé 🙂

    Mata ne~

    1. Merci pour ton partage d’expérience !

      C’est vrai qu’on imagine souvent un open space avec plein de bureaux, mais pour moi ça commence avec… 2 bureaux. Devoir partager son espace de travail avec qqun d’autre (sans aucune séparation !) peut devenir un enfer, surtout si on a pas la même façon de vivre (tu le décris bien avec ton ancienne collègue de bureau). Et puis comme tu le dis, il y a des personnes qui ont besoin de se concentrer quand elles écrivent, ce qui peut être impossible avec des gens autour…

  2. Ah l’open-space. Qu’est-ce que j’ai rit en lisant ton article. Loin de me rappeler des souvenirs il décrit presque mon quotidien. À la différence près que cela ne va quand même pas aussi loin, c’est à dire pas de lit pliants, pas de douches, etc. Les frigos, table, four-micro-ondes sont bien présents mais pas tant la salle de recherche en tant que telle (ils sont dans une pièce annexe qui porte le nom de *refresh room* et dans laquelle il peut y avoir un lit, des tables, un frigo, un distributeur de boisson, un évier, etc.) Pas toutes les salles de recherche ont une TV mais certaines ont des consoles de jeux. En gros mis à part le fait que la vie intime se fait ailleurs tout le reste peut se faire sur place (travailler, glander, manger, boire du thé, discuter avec ses potes, bosser ses cours, toussa toussa)

    Bien que personne ne vivent directement aux labos (les dortoirs sont à deux minutes de toutes façons …) on peut croiser des gens à toutes les heures du jour ou de la nuit (la preuve il est 3h30 du mat et bien que je sois presque seul, je viens de voir passer quatre de mes collègues) à l’exception peut être du créneau 7h-11h (il faut bien que les gens dorment). Autrement, ici, il n’y a pas vraiment de bruit. En même temps c’est un vrai laboratoire de recherche (avec deux chercheurs + leurs élèves), c’est juste que les horaires sont complètement libres et que chacun fait sa vie comme il veut, du moment que les résultats suivent …

    Ensuite, malgré le fait que l’on appelle cela un open-space, ce n’est pas toujours si open que ça: cloisons plus ou moins hautes, etc. Et chacun est quand même assez dans son coin, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Personnellement ça ne me déplaît pas et puis c’est cool d’avoir un (grand) bureau pour soi (tout seul) avec un tableau à porter de main.

    On a bien sûr, les étagères, la bouilloire (mais c’est un effet personnel mis à disposition du plus grand nombre) et puis bon on a pas de couverts (faut pas déconner non plus) (bien que … peut-être qu’en refresh room (enfin du moment qu’on a des baguettes c’est ok)).

    Voilà, voilà, c’était mon grain de sel.

    1. Merci pour ton partage d’expérience !

      Beaucoup de gens sont des nocturnes pour bosser, mais parfois c’est plutôt la grosse fiesta que le travail sérieux… en tout cas dans mon ancienne fac.

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