Introduction à « Ikiru chikara », la Sainte Trinité de l’éducation à la japonaise

salleclasseCette fois-ci, on s’attaque à du lourd. La base de l’éducation contemporaine japonaise au sein du système scolaire, même. Rien que ça, oui. Si vous comprenez le concept de Ikiru Chikara, vous pourrez pleinement saisir le type d’éducation qu’on dispense actuellement dans les établissements scolaires japonais.

 

 

Alors, “Ikiru chikara”, qu’est-ce que c’est ?

 

En français, ça pourrait se traduire par : « la faculté de vivre ». Ou plus littéralement, « la force de vivre ». Ca ressemble à un slogan de Mitterrand, mais là où le slogan de Mitterrand brassait du vent, celui-là vaut son pesant de cacahuètes question profondeur.

 

La traduction anglaise, qui est aussi celle fournie par le Ministère de l’Education Japonais, est « Zest for life ». Personnellement, comme tout bon francophone qui se respecte, quand on me parle de zest, je pense à du citron, donc ce n’est pas vraiment très explicite. Mais quand on va zyeuter un dico, on a un autre sens qui veut dire « joie, entrain, enthousiasme ». Bien, bien… Mais en fait, ce n’est même pas ça le vrai sens de l’expression en japonais.

 

Le vrai sens de l’expression nécessite en effet plus que quelques mots pour le saisir. Ikiru Chikara, en fait, ça signifie vraiment : « la capacité à survivre dans un monde contemporain en perpétuelle évolution. »… Rien que ça, oui.

 

Le Conseil Central d’Education Japonais en 1996 a pondu un rapport sur le concept. Selon ce rapport officiel, Ikiru Chikara peut se résumer de la façon suivante :

 

Un élève qui a été éduqué avec un curriculum ikiru chikara peut être capable de détecter des problèmes, de les analyser et de les résoudre par lui-même. Il n’a pas seulement acquis des connaissances livresques ou des techniques, mais est capable de les utiliser de façon efficace pour parvenir à résoudre tout problème nouveau et original rencontré dans des situations jusque-là inconnues. De plus, il est capable d’apprendre de façon autonome pour s’adapter à une société en constante évolution et possède une appétence pour l’acquisition de nouveaux savoirs et nouvelles techniques. Il peut en outre penser de façon indépendante et exercer son jugement.

 

Cet élève est sensible à l’art et aux beautés de la nature, il a l’esprit assoiffé de justice et d’équité et il a des capacités d’empathie développées. Ikiru chikara permet à l’élève de développer sa propre personnalité et sa créativité. Il est capable d’indépendance et de prendre des responsabilités au sein de la société dans le but d’y contribuer. Il est aussi apte à co-exister avec autrui et est tolérant envers les différences culturelles.

 

Enfin, il a reçu l’éducation nécessaire (sport, santé, alimentation etc) qui lui permettra d’être capable de veiller lui-même à maintenir un niveau optimal de santé tout au long de sa vie, dans le but de mener une vie active (pour contribuer à la société).

 

Il s’agit donc d’éduquer LA TÊTE, LE CŒUR ET LE CORPS des élèves.

 

 

 

Comment on en est venu à ça ?

 

Pour comprendre comment on en est venu à ça, il faut comprendre ce qui vient juste avant. Et ce qui vient avant, c’est l’éducation Yutori (réforme de 2002). L’éducation Yutori, c’est un peu le mai 69 éducatif du Japon : avec l’éducation Yutori, les contenus des programmes ont été sabrés (30% en moins), entre autres, afin d’alléger la pression de l’école sur les élèves.

 

Pourquoi ? Parce que le système éducatif au Japon était extrêmement rigide et qu’une pression intenable de réussite existait pour pouvoir survivre à la sévère compétition de l’époque. Et celle-ci avait malheureusement donné naissance à une augmentation conséquente du nombre d’élèves déscolarisés, d’actes de violence et de délinquance au sein des établissements japonais (et en dehors !). En conséquence, les Japonais s’étaient dit qu’il fallait lâcher un peu la pression, lâcher du lest (donner aux enfants « de l’espace pour grandir ») et… tadaam, ils ont pondu l’éducation Yutori.

 

Manque de bol, PISA est passé par là, le Japon a dégringolé dans les classements, et ils se sont dit qu’ils avaient peut-être fait une boulette question relâchement de pression. Alors ils ont pondu l’éducation Ikiru Chikara.

 

Mais si vous regardez un peu les dates, il y a quelque chose qui semble clocher dans mon explication… Et vous avez bien vu !

 

En fait, les concepts de Ikiru Chikara et Yutori ont été développés au même moment, dans les années 90, pour répondre aux problèmes éducatifs décrits ci-dessus. Pour être plus précis, Ikiru Chikara est la base et le concept Yutori vient le chapeauter. Au vu des résultats de PISA, les grands pontes du gouvernement ont considéré qu’ils étaient allés trop loin avec Yutori et sont donc revenus au seul concept de base en 2011, aka Ikiru Chikara.

 

Et concrètement, ça donne quoi ?

 

Concrètement, il s’agit par exemple de visiter des usines et parler avec les ouvriers pour comprendre la valeur de leur travail et comment se fabriquent les produits. Les élèves apprennent que chaque travail, aussi humble soit-il, a toute son importance pour permettre à la société de fonctionner. Les élèves sont introduits à chaque type de métier (agriculture, industrie, commerce) et les expérimentent à travers la mise en place de projets éducatifs.

 

Ou bien encore, ils vont faire du bénévolat dans des maisons de retraite pour créer du lien avec des personnes âgées. Les élèves apprennent que chaque personne de la société, quelle que soit son âge, est un membre de la société à part entière et a autant de valeur que n’importe quelle autre personne de cette même société. Là aussi des projets éducatifs sont mis en place pour que les élèves apprennent à servir les autres et à se rendre utiles à la société.

 

Les élèves apprennent aussi les traditions japonaises (cérémonie du thé, arrangement floral etc) auprès de professionnels (ou d’enseignants qualifiés) pour renforcer leur propre identité de Japonais afin de se positionner par rapport aux autres cultures.

 

Jusqu’au niveau collège, les élèves ont des cours d’arts ménagers, où ils apprennent à cuisiner (tous les profs mangent leurs plats), faire le ménage (utilisation des produits toxiques etc), coudre (recoudre un bouton, mais aussi fabriquer un sac etc), lire une facture, planifier et gérer le budget du foyer, etc. A cela s’ajoutent des cours de nutrition et de biologie (avec une perspective de santé). Les enseignants déjeunent avec leurs élèves tous les jours afin de surveiller leur alimentation et de montrer l’exemple en apportant un repas équilibré qu’ils mangeront ensemble.

 

Il s’agit en fait principalement de ne pas se contenter d’un savoir dispensé par des manuels et de faire en sorte de sortir de la classe pour renforcer le sens des apprentissages, les rendre concrets afin de les mettre en lien avec le monde réel. Ce qui ne VEUT PAS DIRE que l’on abandonne les sujets académiques, bien au contraire. Sauf qu’au lieu de se concentrer sur des savoirs à mémoriser et à recracher (la spécialité de l’école japonaise jusqu’à présent), l’enseignement se concentre sur l’éducation à la réflexion et résolution de problèmes originaux et pratiques, la capacité à organiser et exprimer ses idées, la capacité à apprendre à apprendre et le renforcement de l’envie d’apprendre des élèves.

 

Pour aller plus loin…

 

De ce que j’ai observé, je peux dire que Ikiru Chikara est bien implanté jusqu’au niveau élémentaire et au collège dans les préfectures rurales, mais que certains collèges (surtout privés) situés dans le Kanto (Tokyo) et la Kansai (Osaka) ainsi que le lycée en général ont encore du chemin à faire… Pourquoi ? Je vous le donne en mille : les examens d’entrée à l’université. Ceux-ci se focalisent principalement sur une quantité monstrueuse de connaissances à apprendre et à recracher le jour J. Et pour attirer des élèves dans son collège privé situé dans le Kanto ou dans le Kansai, il faut montrer des résultats en permettant au plus grand nombre de ses élèves d’intégrer les prestigieux lycées qui mènent aux prestigieuses universités.

 

La compétition existe encore bel et bien, et la bataille fait rage dès la maternelle dans les grandes métropoles. Les préfectures rurales sont moins exposées à cause de la dénatalité qui les frappe de plein fouet : les lycées et universités ont tendance à abaisser les exigences de leur concours d’entrée pour pouvoir accueillir le plus d’étudiants possibles et boucler leur budget. Afin de ne pas perdre la face (ne pas montrer qu’ils accueillent des gamins avec un niveau solaire faible pour ne pas faire baisser leur réputation), ils ont mis en place des concours d’entrée parallèle, qu’on appelle AO, et qui eux demandent des compétences relevant de Ikiru Chikara (mise en valeur des actions bénévoles, du projet professionnel de l’élève, etc.) Mais les concours d’entrée AO permettent aussi aux grandes universités d’attirer des élèves médaillés en sport ou reconnus dans le domaine de l’art afin d’améliorer leur image. Par conséquent, on peut dire que l’éducation Ikiru Chikara n’est pas forcément implantée de façon égale sur tout le territoire et à tous les niveaux du système scolaire.

 

Quoi qu’il en soit, tant que les universités ne changeront pas leurs examens d’entrée en demandant à leurs futurs étudiants des compétences relevant de Ikiru Chikara, beaucoup d’établissements situés dans des zones compétitives continueront à dispenser un enseignement se basant sur la mémorisation pure et simple de connaissances. Ce qui est intéressant, c’est que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut changer ces examens d’entrée, mais que rien ne bouge. On est donc rassurés : l’immobilisme institutionnel n’est en fait pas exclusif à la France…

 

Concernant les résultats de ces réformes…

 

On se demande tous si ça a marché… Eh bien en fait, même pas selon les chiffres : augmentation continuelle des faits de violence au sein des écoles, à tous les niveaux. Mais il faut savoir ce qu’on met dans les chiffres, comment les cas sont comptabilisés etc. Je n’ai pas spécialement confiance dans ce genre d’études en général.

 

Disons que la pure violence style délinquants déchaînés a fortement diminué mais que le nombre de cas de violence fourbe et plus discrète style ijime (harcèlement) avec utilisation de nouvelles technologies (harcèlement par smartphone sur des applications comme LINE) a explosé. Je dirais que les humains étant ce qu’ils sont, soit profondément violents par nature, ils trouvent toujours un moyen de satisfaire cette violence. L’éducation dispensée à l’école instaure un carcan de valeurs morales très rigide qui les pousse à s’y conformer de gré ou de force par peur d’être exclus du groupe et montrés du doigt, mais comme le carcan de valeurs morales est encore externe et pas interne chez beaucoup d’entre eux, pas mal de gamins arrivent à trouver des moyens de laisser exprimer leur violence de façon plus discrète. Pas vu, pas pris. Pour moi, le challenge est de faire en sorte que ce carcan externe devienne interne. Que ce qui motive les actions des jeunes soit vraiment l’envie de bien faire de façon spontanée et non pas la honte d’être catalogué avec l’appellation « mauvaise personne ».

 

Ainsi s’achève cette introduction au concept de Ikiru Chikara. Des réactions ? Des questions ? Z’avez tout compris ?

 

2 comments

  1. Ton article m’a fait fortement penser à une émission que j’ai vue complètement par hasard il y a un moment (alors que je ne regarde jamais la TV), et qui a fait pas mal parler d’elle car elle mettait en scène Hirose Suzu (c’est d’ailleurs là que je l’ai vue en action pour la première fois).
    http://jin115.com/archives/52085654.html
    Il y a eu un mini scandale autour de cette émission, car Hirose Suzu a balancé de véritables pavés à la tronche de tous les techniciens, façon “mais les gars qui tiennent le micro, est-ce qu’ils se sont vraiment dit qu’ils voulaient tenir comme ça le micro toute leur vie?”.
    J’ai un peu halluciné, mais quand on y réfléchit, ça montre bien une dérive liée aux enfants stars, qui n’ont au final pas droit à une éducation normale, et se mettent à développer des valeurs complètement différentes des autres Japonais.
    Je Fais un petit parallèle avec les idols, mais elles ont encore l’avantage d’être dans un constant rapport de reconnaissance vis a vis de leurs fans. Elles savent qu’elles sont là grâce à eux, et on leur rappelle bien en les “obligeant” à participer aux akushukai. Bref, ce contact leur permet de réaliser qu’elles ne sont pas venues jusque là toutes seules.
    Mais dans le cas de Hirose Suzu, c’est une actrice, donc elle n’a pas ce contact avec ses fans, en plus elle doit avoir un salaire monstrueusement plus élevé, donc au final, elle ignore le sens du ikiru chikara.

    Et c’est là que je voulais en venir : ce dont tu parles, à propos des journées passées dans des usines, dans des centres pour personnes âgées, c’est justement ce qui aide à développer ces valeurs humaines, ce “bon sens”, et c’est parce qu’Hirose n’a pas eu cette expérience, qu’elle s’est comportée d’une façon aussi immature, que ses propos ont vraiment fait scandale.
    Ca prouve au final que cette notion est bien ancrée, et c’est une bonne chose.

    Cette très longue parenthèse fermée, ça fait des années que je me demande pourquoi les Japonais ne changent pas leur système d’examens, car on est d’accord, il est sans intérêt. Je serais curieux de savoir quel est le degré d’indépendance des universités publiques. Le gouvernement peut-il décider de changer arbitrairement le contenu des examens sans l’accord des universités publiques? Je suppose que oui, mais dans ce cas, ils bloquent où?

    Parmi les hypothèses qui me viennent à l’esprit, les plus pertinentes à mes yeux sont :

    1. Les QCM sont très rapides et peu onéreux à corriger. Quand tu as des dizaines de milliers d’étudiants qui veulent rejoindre ton université, devoir corriger individuellement chaque copie en analysant la réflexion (comme on le ferait en France), ça paraît vraiment chronophage. Et je pense que c’est ça qui bloque le plus.

    2. Les QCM ont l’avantage d’être indiscutables. Tu as juste ou faux, et il n’y pas de subjectivité en jeu. Se faire refuser une université prestigieuse alors qu’on avait tout appris par coeur, sachant que c’est ce qui avait toujours été considéré comme la voie de la réussite (努力パワー!), ça ferait mal à l’imaginaire collectif.

    3. Cela permet une pré-sélection basée sur les résultats, qui permet aux étudiants de s’orienter eux-mêmes. En gros, tu sais que vu ton score aux examens blancs, tu peux tenter telle université en premier choix, et si ça rate telle autre université un peu moins cotée aux 2e examens. Avec une part de subjectivité, il y a le risque que beaucoup plus d’étudiants se disent qu’ils ont au final une chance d’être pris, et tentent de plus grosses universités. Le résultat, c’est que les candidats aux grandes universités seront encore plus nombreux qu’avant.

    4. Grosse baisse en perspective du chiffre d’affaire des juku. Mine de rien, ces cours “particuliers” font tourner l’économie comme pas possible, mais à partir du moment où accumuler les connaissances n’est plus indispensable, les juku deviendront (enfin) optionnels, supprimant ainsi de nombreux postes. Cela dit, il se peut que ça ait essentiellement pour résultat de diminuer le nombre de baito.

    Au fond, il y a pas mal de facteurs à prendre en compte, le système actuel fonctionne à sa façon, donc pourquoi se donner la peine de changer? Je suppose que c’est un peu leur logique.

    1. Je pense que toutes tes hypothèses sont bonnes. C’est un peu de tout ça. Vu qu’il y a eu la décentralisation des universités en 1995, ça m’étonnerait que le gouvernement puisse imposer quoi que ce soit, mais bon… Le Japon, c’est un peu spécial : les gens ont tendance à obéir, donc si le gouvernement indique une direction, peut-être que…

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